—Sainte Mère de Dieu! Quelle incrédulité ce serait pour des chrétiens! Mais il faudra qu'ils nous croient, Olivier. Nous mettrons dans toute notre conduite envers notre beau cousin de Bourgogne une confiance si entière et si illimitée, que pour ne pas croire à notre sincérité à son égard, sous tous les rapports, il faudrait qu'il fût pire qu'un infidèle. Je te dis que je suis si convaincu que je puis donner à Charles de Bourgogne telle opinion de moi que je le voudrai, que s'il le fallait, pour dissiper tous ses doutes, j'irais sans armes, monté sur un palefroi, le visiter sous sa tente, sans autre garde que toi seul, l'ami Olivier.

—Et moi, Sire, quoique je ne me pique pas de manier l'acier sous aucune autre forme que celle d'un rasoir, je chargerais un bataillon de Suisses armés de hallebardes, plutôt que d'accompagner Votre Majesté dans une semblable visite d'amitié rendue à Charles de Bourgogne, quand il a tant de motifs pour être bien assuré que le cœur de Votre Majesté nourrit de l'inimitié contre lui.

—Tu es un fou, Olivier, avec toutes tes prétentions à la sagesse; et tu ne sais pas qu'une politique profonde doit quelquefois prendre le masque d'une extrême simplicité, de même que le courage se cache parfois sous l'apparence d'une timidité modeste. Si les circonstances l'exigeaient, je ferais bien certainement ce que je viens de te dire; les saints bénissant nos projets, et les constellations célestes amenant dans leur cours une conjonction favorable à cette entreprise.

Ce fut en ces termes que Louis XI donna la première idée de la résolution extraordinaire qu'il exécuta par la suite, dans l'espoir de duper son rival, et qui faillit le perdre lui-même.

En quittant son conseiller, le roi se rendit dans l'appartement des comtesses de Croye. Il n'eut pas besoin de faire de grands efforts pour les persuader de quitter la cour de France, dès qu'il leur eut fait entendre qu'il serait possible qu'elles n'y trouvassent pas une protection assurée contre le duc de Bourgogne: sa simple permission aurait suffi; mais il ne lui fut pas si facile de les déterminer à prendre Liège pour le lieu de leur retraite. Elles lui demandèrent et le supplièrent de les envoyer en Bretagne ou à Calais, où, sous la protection du duc de Bretagne ou du roi d'Angleterre, elles pourraient rester en sûreté jusqu'à ce que le duc de Bourgogne se montrât moins rigoureux à leur égard. Mais aucun de ces lieux de sûreté ne convenait aux plans de Louis, et il réussit enfin à leur faire adopter celui qui favorisait l'exécution de ses projets.

On ne pouvait mettre en doute le pouvoir qu'avait l'évêque de Liège de les défendre, puisque sa dignité d'ecclésiastique lui donnait les moyens de les protéger contre tous les princes chrétiens, et que, d'une autre part, ses forces comme prince séculier, si elles n'étaient pas considérables, suffisaient au moins pour défendre sa personne et ceux qu'il prenait sous sa protection, contre toute violence soudaine. La difficulté était de parvenir sans risque jusqu'à la petite cour de l'évêque; mais Louis promit d'y pourvoir en faisant répandre le bruit que les dames de Croye s'étaient échappées de Tours pendant la nuit, de crainte d'être livrées entre les mains de l'envoyé bourguignon, et qu'elles avaient pris la fuite vers la Bretagne. Il leur promit aussi de leur donner une petite escorte sur la fidélité de laquelle elles pourraient compter, et des lettres pour enjoindre aux commandans des villes et forteresses par où elles devaient passer, de leur donner, par tous les moyens possibles, assistance et protection pendant leur voyage.

Les dames de Croye, quoique intérieurement mécontentes de la manière discourtoise et peu généreuse dont Louis les privait de l'asile qu'il leur avait promis à sa cour, furent si loin de faire la moindre objection à ce départ précipité, qu'elles allèrent au-devant de ses désirs en le priant de les autoriser à partir cette nuit même. La comtesse Hameline était déjà lasse d'une cour où il n'y avait ni fêtes pour y briller, ni courtisans pour l'admirer; et la comtesse Isabelle pensait qu'elle en avait vu assez pour conclure que si la tentation devenait un peu plus forte, Louis XI, peu content de les renvoyer de sa cour, ne se ferait pas un scrupule de la livrer à son suzerain irrité, le duc de Bourgogne. Leur résolution satisfît d'autant plus le roi, qu'il désirait maintenir la paix avec le duc Charles, et qu'il craignait que la présence d'Isabelle ne devînt un obstacle à l'exécution de son plan favori de donner la main de sa fille Jeanne à son cousin d'Orléans.


[CHAPITRE XIII.]

L'Astrologue.