Dans l'indécision où ces réflexions me tenaient, je demandai à André s'il connaissait les routes et les villages du nord de l'Écosse, où je devais aller pour les affaires de mon père avec les propriétaires des bois de ce pays. Je crois que si je lui avais demandé le chemin du paradis terrestre, il se serait en ce moment chargé de m'y conduire; de sorte que je me trouvai ensuite fort heureux qu'il connût à peu près ce qu'il prétendait parfaitement connaître. Je fixai le montant de ses gages, et je me réservai expressément le droit de le renvoyer à volonté en lui payant une semaine à titre d'indemnité.
Je finis par lui faire une vive mercuriale sur sa conduite de la veille, et il me quitta d'un air qui tenait le milieu entre la confusion et le triomphe, sans doute pour aller raconter à son ami le chantre, qui l'attendait dans la cuisine, en s'humectant les poumons, comment il était venu à bout du jeune fou d'Anglais.
Je me rendis ensuite chez le bailli Nicol Jarvie, comme je le lui avais promis. Un déjeuner confortable m'attendait dans le salon, qui servait aussi au digne magistrat de salle à manger et de salle d'audience. Il avait tenu sa parole. Je trouvai chez lui mon ami Owen, qui, ayant largement fait usage de la brosse, du bassin et du rasoir, était un tout autre homme qu'Owen prisonnier, sale, triste et abattu. Cependant les inquiétudes et l'embarras qu'éprouvait la maison Osbaldistone et Tresham n'étaient pas dissipés, et l'embrassement cordial que je reçus du premier commis fut accompagné d'un gros soupir. Ses yeux fixes et son air sérieux et réfléchi annonçaient qu'il était occupé à calculer quel nombre de jours, d'heures et de minutes devaient s'écouler avant l'instant critique qui devait décider du sort d'un grand établissement commercial, et les probabilités pour et contre sa chute ou son maintien. Ce fut donc à moi à faire honneur au déjeuner de notre hôte, à son thé venant directement de la Chine, et qu'il avait reçu en présent d'un armateur de Wapping, à son café de la Jamaïque recueilli dans une jolie plantation à lui, appelée Salt-Grove, nous dit-il avec un air de malice, à sa bière d'Angleterre, à son saumon salé d'Écosse et à ses harengs du Lochfine. Enfin sa nappe de damas avait été travaillée par les propres mains de feu son père le digne diacre Jarvie. Ayant fait l'éloge de tout, et le voyant en belle humeur par suite de cette petite attention, si puissante pour gagner l'esprit de bien des gens, je tâchai de tirer de lui à mon tour quelques renseignements qui pouvaient êtres utiles pour régler ma conduite et qui devaient satisfaire ma curiosité. Nous n'avions jusque-là fait aucune allusion aux événements de la nuit précédente; mais, voyant qu'il ne songeait pas à introduire ce sujet de conversation, je profitai d'une pause qui suivit l'histoire de la nappe travaillée par son père pour lui demander, sans exorde, s'il pouvait me dire qui était ce M. Robert Campbell avec lequel nous nous étions trouvés la veille.
Cette question parut faire tomber de son haut le magistrat. Au lieu d'y répondre, il la répéta:
— Qui est M. Robert Campbell?… Quoi! Quoi!… Qui est M. Robert
Campbell?
— Sans doute, qui il est, quel est son état?
— Eh mais, il est… Hem!… Il est… Mais où donc avez-vous connu M. Robert Campbell comme vous l'appelez?
— Je l'ai rencontré par hasard, il y a quelque mois, dans le nord de l'Angleterre.
— Eh bien alors, M. Osbaldistone, vous le connaissez aussi bien que moi.
— Cela n'est pas possible, M. Jarvie, car il paraît que vous êtes son ami, son parent?