— Vous l'avez trouvé, M. Owen, vous l'avez trouvé!… Ainsi cette moitié de population dont nous pouvons supposer le quart en état de porter les armes, peut nous offrir 28 750 hommes dépourvus de tous moyens honnêtes d'existence, et qui peut-être ne voudraient pas y avoir recours, s'ils en trouvaient.

— Est-il possible, M. Jarvie, m'écriai-je, que ce soit là un tableau fidèle d'une portion si considérable de la Grande- Bretagne?

— Très fidèle, monsieur, et je vais vous le prouver clair comme la pique de Pierre Pasley…[90] Je veux bien supposer que chaque paroisse, l'une dans l'autre, emploie 50 charrues; c'est beaucoup pour le misérable sol que ces malheureuses créatures ont à labourer, et j'admets qu'il s'y trouve assez de pâturages pour leurs chevaux, leurs boeufs et leurs vaches. Maintenant, pour conduire les charrues et prendre soin des bestiaux, accordons 75 familles de six personnes, et ajoutons 50 pour faire un nombre rond, nous aurons 500 âmes, c'est-à-dire la moitié de la population, qui ne seront pas tout à fait sans ouvrage et pourront se procurer du lait aigre et de la bouillie; mais je voudrais bien savoir ce que vous ferez des 500 autres.

— Mais, au nom du ciel! M. Jarvie, quelles sont donc leurs ressources? je frémis en pensant à leur situation!

— Vous frémiriez davantage si vous étiez leur voisin… Supposons maintenant que la moitié de cette moitié se tire d'affaire honnêtement en travaillant pour les habitants des Lowlands, soit à faire la moisson, soit à faucher le foin, etc., combien de centaines et de milliers ne vous restera-t-il pas encore de ces Highlanders à longues jambes qui ne veulent ni travailler ni mourir de faim, qui ne songent qu'à mendier ou à voler, ou qui vivent aux dépens de leur chef en exécutant tous ses ordres quels qu'ils puissent être? Ils descendent par centaines dans les plaines voisines, pillent de tous côtés et emportent leur butin dans leurs montagnes. Chose déplorable dans un pays chrétien, d'autant plus qu'ils s'en font honneur et qu'ils disent qu'il est bien plus digne d'un homme de s'emparer d'un troupeau de bétail à la pointe de l'épée que de s'occuper en mercenaire de travaux rustiques. Les lairds eux-mêmes ne valent pas mieux. S'ils ne leur commandent pas le vol et le pillage, ils ne le leur défendent pas et ils leur donnent retraite ou souffrent qu'ils en trouvent une dans leurs montagnes, dans leurs bois, dans leurs forteresses, quand ils ont fait un mauvais coup. Chaque chef entretient sous ses ordres un aussi grand nombre de fainéants de son nom et de son clan, comme nous disons, qu'il peut en soudoyer, sans compter ceux qui sont en état de se soutenir eux-mêmes, n'importe par quels moyens. Armés de dirks, de fusils, de pistolets et de dourlachs[91], ils sont toujours prêts à troubler la paix du pays au premier signal du chef. Et voilà ce que sont depuis des siècles ces montagnards, misérables vagabonds qui n'ont de chrétien que le nom, et qui tiennent toujours dans l'inquiétude et dans les alarmes un voisinage paisible et tranquille comme le nôtre.

— Et ce Rob, lui demandai-je, votre parent, mon ami, est sans doute un de ces chefs qui entretiennent les troupes de fainéants dont vous venez de parler?

— Non, non, ce n'est pas un de leurs grands chefs, comme ils les appellent. Il est cependant du meilleur sang montagnard et descendu du vieux Glenstrae. Je connais sa famille, puisque nous sommes parents. Ce n'est pas que j'y attache grande importance; c'est l'image de la lune dans un seau d'eau; mais je pourrais vous montrer des lettres que son père, qui était le troisième descendant de Glenstrae, a écrites au mien, le digne diacre Jarvie, paix soit à sa mémoire! commençant par: Cher Diacre, et finissant, par: Votre affectueux parent à vos ordres. Elles sont relatives à quelque argent que mon père lui avait prêté, et le bon diacre les gardait comme pièces de renseignements. C'était un homme soigneux!

— Mais, s'il n'est pas un de ces chefs dont vous venez de parler, ce cousin vôtre jouit au moins d'un grand crédit et d'une certaine autorité dans les Highlands, je suppose.

— Oh! pour cela, vous pouvez le dire sans crainte de vous tromper. Il n'y a pas de nom qui soit mieux connu entre Lennox et le Breadalbane. Rob a mené autrefois une vie laborieuse, il faisait le commerce de bestiaux. C'était un plaisir de le voir avec son plaid et ses brogues, la claymore au côté, le pistolet à la ceinture, le fusil sous le bras et le bouclier derrière le dos, descendre de ses montagnes avec dix ou douze gillies[92] à ses ordres pour conduire dans nos marchés des troupeaux de plusieurs centaines de boeufs qui avaient l'air aussi sauvage que leurs conducteurs. Mais il faisait toutes ses affaires avec honneur et justice; et, s'il croyait que son vendeur avait fait un mauvais marché, il lui donnait une indemnité. Je l'ai vu faire une remise, en pareil cas, de cinq shillings par livre sterling.

— Vingt-cinq pour cent! s'écria Owen: c'est un escompte considérable!