— C'est par ses exploits en ce genre qu'il a armé contre lui les lois de sa patrie!…
— Armé contre lui? Oui, vous pouvez bien le dire, car, si on le tenait, son cou sentirait le poids de son corps. Mais il a des amis parmi les gens puissants, et je pourrais vous citer une grande famille qui le protège de tout son pouvoir, afin qu'il soit une épine dans le dos d'un autre. Et puis il a tant de ressources! Il a joué plus de tours qu'il n'en tiendrait dans un livre, dans un gros livre. Il a eu autant d'aventures que Robin Hood ou que William Wallace, et l'on en ferait d'éternelles histoires à raconter l'hiver au coin du feu. C'est une chose bien singulière, messieurs, moi qui suis un homme paisible, moi qui suis fils d'un homme paisible, car le diacre mon père ne s'est jamais querellé avec personne, si ce n'est dans l'assemblée du conseil commun; c'est une chose singulière, dis-je, que, quand je les entends raconter, il me semble que le sang montagnard s'échauffe en moi, et j'y trouve plus de plaisir, Dieu me pardonne! qu'à écouter des discours édifiants. Mais ce sont des vanités, de coupables vanités, des fautes contre la loi, des fautes contre l'Évangile.
— Mais quelle influence ce M. Robert Campbell peut-il donc avoir sur les affaires de mon père et sur les miennes? dis-je tout en continuant mes questions.
— Il faut que vous sachiez…, répondit M. Jarvie en baissant la voix, je parle ici entre amis et sous la rose[95]. Il faut donc que vous sachiez que les Highlands sont restés tranquilles depuis 1689, l'année de Killicankrie[96], mais comment l'a-t-on obtenu? par de l'argent, M. Owen, par de l'argent, M. Osbaldistone. Le roi Guillaume fit distribuer par Breadalbane, parmi les Highlanders, vingt bonnes mille livres sterling, et l'on dit même que le vieux comte en garda un bon lopin dans son sporran[97]. Ensuite feu la reine Anne fit des pensions aux chefs, de sorte qu'ils étaient en état de pourvoir aux besoins de ceux qui n'avaient pas d'ouvrage, comme je vous l'ai dit; ils se tenaient donc assez tranquilles, sauf quelques pillages dans les Lowlands, ce dont ils ne peuvent se déshabituer tout à fait; et quelques batailles entre eux, ce dont leurs voisins civilisés ne s'inquiètent guère. Mais, depuis l'avènement du roi George au trône, que Dieu protège! du roi actuel, il n'arrive plus chez eux ni argent ni pensions; les chefs n'ont plus le moyen de soutenir leurs clans, et un homme qui, d'un coup de sifflet, peut rassembler mille ou quinze cents hommes prêts à exécuter tous ses ordres doit pourtant trouver des moyens pour les nourrir; ainsi donc la tranquillité, l'espèce de tranquillité qui règne ne peut être de longue durée. Vous verrez (et il baissa la voix encore davantage), vous verrez qu'il y aura un soulèvement, un soulèvement en faveur des Stuarts. Les montagnards se répandront dans notre pays comme un torrent, ainsi qu'ils l'ont fait lors des guerres désastreuses de Montrose, et vous en entendrez parler avant qu'il se passe encore un an.
— Mais, encore une fois, M. Jarvie, je ne vois pas quel rapport tout cela peut avoir avec les affaires de mon père.
— Écoutez-moi, écoutez-moi donc. Rob peut lever au moins cinq cents hommes, et les plus braves du pays. Or, il doit prendre quelque intérêt à la guerre, car il y trouverait plus de profit qu'à la paix. Et pour vous parler à coeur ouvert, je soupçonne qu'il est chargé d'entretenir une correspondance entre les chefs des montagnards et quelques seigneurs du nord de l'Angleterre. Nous avons entendu parler du vol qui a été fait à Morris des deniers publics dont il était porteur, dans les monts Cheviot; et pour vous dire la vérité, M. Frank, le bruit s'était répandu que c'était un Osbaldistone qui avait fait ce vol de concert avec Rob, et l'on prétendait que c'était vous… Ne me dites rien, laissez- moi parler, je sais que cela n'est pas vrai. Mais il n'y avait rien que je ne pusse croire d'un jeune homme qui s'était fait comédien, et j'étais fâché que le fils de votre père menât un pareil train de vie. Mais à présent je ne doute nullement que ce ne soit Rashleigh ou quelque autre de vos cousins! car ils sont tous du même bois, papistes, jacobites, et ils croient que les deniers et les papiers du gouvernement sont de bonne prise. Ce Morris est tellement poltron que, quoiqu'il sache bien que c'est Rob qui l'a volé, il n'a jamais eu la hardiesse de l'en accuser publiquement, et peut-être n'a-t-il pas eu tout à fait tort, car ces diables de montagnards seraient gens à lui faire un mauvais parti, sans que tous les douaniers d'Angleterre pussent venir à bout de les en empêcher.
— J'avais eu le même soupçon depuis longtemps, M. Jarvie, et nous sommes parfaitement d'accord sur ce point; mais quant aux affaires de mon père…
— Soupçon, dites-vous? J'en suis bien certain. Je connais des gens qui ont vu quelques-uns des papiers qui étaient dans le portemanteau de Morris. Il est inutile que je vous dise ni qui, ni où, ni quand. Mais, pour en revenir aux affaires de votre père, vous devez bien penser que depuis quelques années les chefs des montagnards n'ont pas perdu de vue leurs intérêts. Votre père a acheté les bois de Glen-Disseries, de Glen-Kissoch, de Glen- Cailzie-chat et plusieurs autres; il a donné ses billets en paiement, et comme la maison Osbaldistone et Tresham jouissait d'un grand crédit, — et je le dirai en face comme en arrière de M. Owen, avant le malheur qui vient de lui arriver, il n'y avait pas de maison plus sûre et plus respectable, — les chefs montagnards qui avaient reçu ces billets pour comptant ont trouvé à les escompter à Édimbourg et à Glascow. Je devrais seulement dire à Glascow, car on trouve à Édimbourg plus d'orgueil que d'argent. De manière que…, vous voyez bien clairement où cela nous conduit?
Je fus obligé de faire l'aveu de mon manque d'intelligence, et de le prier de suivre le fil de ses raisonnements.
— Comment! me dit-il, si les billets ne sont pas acquittés, les banquiers et négociants de Glascow retomberont sur les chefs montagnards, qui ne sont pas riches en argent comptant, et le diable ne leur rendra pas celui qu'ils ont déjà mangé. Se voyant poursuivis et sans ressources, ils deviendront enragés; cinquante chefs qui seraient restés bien tranquilles chez eux seront prêts à prendre part aux entreprises les plus désespérées, et c'est ainsi que la suspension de paiements de la maison de votre père accélérera le soulèvement qu'on veut exciter.