Je profitai de cette occasion pour ajouter que je n'étais venu dans son pays que d'après l'invitation de son mari, qui m'avait promis son secours dans une affaire très importante pour moi, et que M. Jarvie m'avait accompagné pour le même objet.

— Et je voudrais, s'écria le bailli, que les bottes de M. Jarvie eussent été pleines d'eau bouillante quand il a voulu les mettre pour ce malheureux voyage.

— Dans ce que vient de dire ce jeune Anglais, dit Hélène en se tournant vers ses enfants, vous pouvez reconnaître votre père. Il n'a de sagesse que lorsqu'il a la toque sur la tête et la claymore à la main. Mais quand il quitte son plaid pour prendre un habit, il se mêle de toutes les intrigues des Lowlanders, et, après tout ce qu'il a souffert, il devient encore leur agent, leur jouet, leur esclave.

— Vous pouvez ajouter, madame, lui dis-je, leur bienfaiteur.

— Soit, répondit-elle, c'est le titre le plus insignifiant de tous, puisqu'il a toujours semé les bienfaits pour récolter l'ingratitude. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je vais vous faire conduire aux avant-postes des ennemis. Vous demanderez leur commandant, et vous lui direz de ma part, de la part de la femme du Mac-Gregor, que s'ils touchent à un cheveu de sa tête et qu'ils ne le mettent pas en liberté avant douze heures, d'ici à Noël on ne trouvera pas dans tout le comté de Lennox une femme qui ne pleure son père ou son fils, son frère ou son mari; pas un fermier qui n'ait vu piller son troupeau et incendier sa grange; pas un seigneur qui se couche sans avoir à craindre de ne pas revoir le lendemain la lumière du soleil; que, pour commencer à exécuter mes menaces, si je ne revois pas mon mari dans le délai que je viens de fixer, je lui enverrai ce bailli de Glascow, ce capitaine anglais, et tous mes autres prisonniers, coupés en autant de morceaux qu'il y a de carreaux dans ce tartan.

Dès qu'elle eut cessé de parler, le capitaine Thornton, qui l'avait entendue et qui avait été présent à toute cette scène, ajouta avec le plus grand sang-froid:

— Présentez à l'officier commandant les compliments du capitaine Thornton, de la garde royale; dites-lui qu'il fasse son devoir, et qu'il ne s'inquiète pas des prisonniers. Si j'ai été assez fou pour me laisser attirer dans une embuscade par ces sauvages artificieux, je suis assez sage pour savoir mourir sans me déshonorer par une bassesse. Je n'ai de regret que pour mes pauvres camarades; je les plains d'être tombés entre les mains de bouchers.

— Paix donc, s'écria M. Jarvie, paix donc! si vous êtes las de vivre, je… M. Osbaldistone, faites bien mes compliments à l'officier commandant, … les compliments du bailli Nicol Jarvie, magistrat de Glascow, comme l'était avant lui son digne père le diacre. Dites-lui qu'il se trouve ici avec d'autres honnêtes gens dans un grand embarras qui peut devenir encore plus grand; que ce qu'il peut faire de mieux pour le bien général, c'est de permettre à Rob de revenir dans ses montagnes. Il y a déjà eu assez de malheurs. Je crois pourtant que vous ferez aussi bien de ne point parler du jaugeur.

Chargé de deux commissions si opposées par les deux personnes les plus intéressées au succès de mon ambassade, et des instructions d'Hélène Mac-Gregor, qui me recommanda de ne pas oublier un seul mot de ce qu'elle m'avait dit, je reçus enfin l'ordre de partir, et l'on permit même à André de m'accompagner, peut-être pour se délivrer de ses lamentations. Mais, soit qu'on craignît que je ne me servisse de mon cheval pour échapper à mes guides, soit qu'on fût bien aise de conserver une prise de quelque valeur, on m'annonça que je ferais le voyage à pied, escorté par Hamish Mac- Gregor et deux autres montagnards, tant pour me montrer le chemin que pour qu'ils pussent reconnaître la force et la position de l'ennemi. Dougal avait été commandé pour ce service, mais il trouva le moyen de s'en faire dispenser. J'appris par la suite que son but en restant avait été de pouvoir veiller à la sûreté de M. Jarvie, parce qu'ayant été son subordonné lorsqu'il était porte-clefs de la prison de Glascow il croyait par ses principes de fidélité devoir le protéger.

Après environ une heure de marche très rapide, nous arrivâmes à une éminence couverte de broussailles qui commandait tous les environs, et d'où nous découvrîmes le poste qu'occupait la milice du comté de Lennox. Comme ce détachement était principalement composé de cavalerie, il ne s'était pas engagé dans le défilé où le capitaine Thornton avait été si malheureusement surpris. La position était bien choisie militairement sur le penchant d'une colline, au milieu de la petite vallée d'Aberfoil, où circulait le Forth, encore près de sa source. Cette vallée était formée par deux chaînes de hauteurs qui présentaient pour premières barrières des roches calcaires, entremêlées d'énormes masses de brèches ou cailloux incrustés dans une terre plus molle que le temps a durcie peu à peu comme du ciment; plus au loin se montraient les sommets des monts plus élevés. Ces limites cependant laissaient entre elles une vallée assez large pour que la cavalerie n'eût à craindre aucune surprise de la part des montagnards. On avait placé de tous côtés des sentinelles et des avant-postes, de manière qu'à la moindre alarme la troupe aurait eu le temps de prendre les armes et de se former en bataille. Il est vrai qu'on ne croyait pas alors que les Highlanders osassent attaquer la cavalerie en rase campagne, quoiqu'on ait appris depuis ce temps qu'ils pouvaient le faire avec succès. À cette époque, les montagnards avaient encore une crainte presque superstitieuse de la cavalerie et croyaient que les chevaux étaient dressés à combattre eux-mêmes des pieds et des dents, d'autant plus que les chevaux d'escadron avaient un air plus farouche et plus imposant que celui des petits _shelties _de leurs montagnes.