André était un de ces hommes qui ne sont pas fâchés d'obtenir de l'importance et d'attirer l'attention qu'on accorde naturellement au porteur d'une mauvaise nouvelle. Il n'avait donc nullement cherché à affaiblir l'impression que pouvaient produire les divers événements qui nous étaient arrivés, surtout quand il apprit que le riche marchand de Londres était un de ses auditeurs. Il fit un récit détaillé de tous les périls auxquels j'avais échappé, grâce, eut-il soin d'ajouter, à son expérience, à son adresse et à sa fidélité.
Mais qu'allais-je devenir, maintenant que mon ange gardien, en la personne de M. Fairservice, n'était plus à mes côtés? C'est sur quoi, disait-il, on ne peut former que des conjectures aussi tristes qu'incertaines. Quant au bailli, il ne s'en inquiétait pas. C'était un homme qui cherchait toujours à se donner de l'importance, et André n'aimait pas les importants. Mais bien certainement, au milieu des carabines et des pistolets, des cavaliers de milice qui faisaient pleuvoir les balles comme la grêle, des dirks et des claymores des montagnards, on pouvait bien penser qu'il était difficile de savoir quel pouvait être le sort du pauvre jeune homme, et il pouvait même s'être noyé en voulant passer le gué d'Avondow.
Ce récit aurait jeté le désespoir dans l'âme du bon Owen s'il eût été seul. Mais mon père, qui avait une grande connaissance des hommes, apprécia sur-le-champ le caractère d'André à sa juste valeur; néanmoins, en dépouillant de toute exagération le compte qu'il avait rendu, il restait encore de quoi les alarmer. Il résolut donc sur-le-champ de partir en personne pour prendre des informations plus précises, et si j'étais prisonnier, soit des Highlanders, soit de la milice, de chercher à obtenir ma liberté par négociation ou par rançon. Il avait donné à Owen les instructions dont il avait besoin pour suivre ses affaires à Glascow pendant son absence; et c'est pour ce motif que je les avais trouvés encore debout à une pareille heure.
Nous ne nous séparâmes que fort tard pour nous mettre au lit; mais j'étais encore trop agité pour goûter beaucoup de repos, aussi étais-je sur pied de fort bonne heure. André entra dans ma chambre dès qu'il m'entendit marcher, mais je ne reconnus plus l'André dépouillé de tout, la figure d'épouvantail d'Aberfoil. Il était vêtu d'un habit noir complet fort propre, comme s'il avait dû suivre un enterrement dans la matinée; et ce ne fut qu'après plusieurs questions, qu'il feignit le plus longtemps possible de ne pas comprendre, qu'il voulut bien m'apprendre que, n'osant plus espérer de me revoir vivant, il avait cru convenable de prendre le deuil, et que, comme son ami le chantre M. Hammorgaw tenait aussi une boutique de friperie, il avait acheté cet habit chez lui pour mon compte, ajoutant que c'était justice, puisqu'il avait perdu le sien à mon service; et que certainement si la Providence ne m'avait pas conservé, mon honorable père n'aurait pas voulu qu'un pauvre diable, un ancien serviteur de sa famille, fit une si grosse perte. Un habillement complet était peu de chose pour un Osbaldistone (Dieu soit loué!), surtout quand il s'agissait d'un ancien et fidèle serviteur.
Il y avait quelque chose de juste dans ce raisonnement d'André; sa finesse réussit, et il gagna un bon habillement complet, avec un chapeau et les autres accessoires à l'avenant, signes extérieurs du deuil qu'il avait pris pour un maître plein de vie et bien portant.
Le premier soin de mon père en se levant fut d'aller voir M. Jarvie, dont la conduite généreuse et affectionnée lui avait inspiré la plus vive reconnaissance, et il la lui témoigna en peu de mots, mais d'une manière expressive. Il lui expliqua ensuite la situation de ses affaires, et lui offrit de lui confier la suite de celles dont Macvittie et compagnie avaient été chargés jusqu'alors. M. Jarvie félicita mon père d'être sorti si heureusement de l'embarras momentané où son absence avait laissé sa maison, et, sans affecter de rabaisser le mérite de ce qu'il avait entrepris pour le servir, il lui dit qu'il n'avait fait que ce qu'il voudrait qu'on fit pour lui; que, quant aux nouvelles affaires dont il lui proposait de se charger, c'était une offre qu'il acceptait avec plaisir, et qu'il l'en remerciait. Si Macvittie et compagnie se fussent honnêtement conduits, il ne voudrait ni les supplanter, ni aller sur leurs brisées; mais, d'après la manière dont ils avaient agi, ils ne pouvaient que s'accuser eux-mêmes.
Le bailli, me tirant alors par la manche, me dit d'un ton un peu embarrassé: — Je voudrais bien, mon cher M. Francis, qu'on parlât le moins possible de tout ce que nous avons vu là-bas. À quoi bon raconter l'histoire déplorable de ce Morris, à moins que nous ne soyons appelés à en déposer sous serment devant une cour de justice? Et puis les membres du conseil n'apprendraient pas avec plaisir qu'un de leurs confrères s'est battu contre un montagnard, dont il a jeté le plaid dans le feu. Et par-dessus tout, quoique je sois un homme comme un autre quand je me trouve sur mes jambes, certainement le bailli de Glascow faisait une pauvre figure quand il était, sans chapeau et sans perruque, suspendu par le milieu du corps, comme un chat à une corde, ou comme un style de cadran couvert d'un manteau. Le bailli Grahame donnerait beaucoup pour savoir une pareille histoire.
Je ne pus m'empêcher de sourire en me rappelant la situation à laquelle mon digne ami faisait allusion, quoiqu'elle n'eût certainement rien de risible au moment où il s'y était aussi trouvé. Il sourit d'un air un peu confus, et me dit en branlant la tête: — Vous voyez! vous voyez! ainsi donc n'en disons rien, pour ne pas faire rire les autres. Mais surtout tâchez de faire taire cette langue toujours en action que vous avez à votre service, défendez-lui bien de parler. Je ne voudrais pas même que cette petite friponne de Mattie en fût informée, ce serait à n'en plus finir.
Il fut soulagé de la crainte qu'il avait de se trouver exposé au ridicule quand je l'informai que l'intention de mon père était de quitter Glascow dès le lendemain, et que nous comptions emmener André. Effectivement, maintenant que mon père avait recouvré presque tous les effets que Rashleigh avait soustraits de sa caisse, il n'avait pas de motif pour rester plus longtemps en cette ville. Quant à ceux que mon respectable cousin était parvenu à toucher, il fallait en poursuivre le recouvrement par les voies judiciaires, et mon père laissa des pouvoirs à cet effet à un avocat qui lui promit de lui faire rendre bonne et prompte justice.
Nous passâmes la journée avec notre ami M. Jarvie, qui ne négligea rien pour nous traiter dignement. Nous prîmes ensuite congé de lui, comme je vais le faire en cette narration. Il continua à prospérer, vit les richesses et les honneurs s'accumuler sur sa tête, et parvint au premier grade de la magistrature de Glascow. Environ deux ans après l'époque dont je parle, se trouvant fatigué d'un long célibat, il tira Mattie de sa cuisine pour la faire asseoir au haut bout de sa table, en qualité de mistress Jarvie. Le bailli Grahame, les Macvittie et quelques autres (car il n'est personne qui n'ait ses ennemis, surtout dans le conseil d'une ville de province) tournèrent cette métamorphose en ridicule. Mais, disait M. Jarvie, laissons-les jaser; je ne m'en fâcherai pas; je ne perdrai pas le bonheur du reste de mes jours pour une semaine de bavardage. Feu mon père le diacre, honnête homme! avait un dicton: