Mon oncle employa ses derniers moments à s'acquitter des devoirs prescrits par la religion qu'il professait, et nous obtînmes du gouvernement, non sans quelque peine, la permission que le chapelain de l'ambassadeur de Sardaigne lui en apportât les consolations. Ni mes propres observations, ni les réponses que les médecins firent à mes questions ne purent m'apprendre le nom de la maladie qui termina ses jours. Son tempérament, usé par ses excès de boisson et par les fatigues de la chasse, à laquelle il se livrait sans ménagement, avait reçu un dernier choc par les chagrins qu'il venait d'éprouver; il s'éteignit plutôt qu'il ne mourut, de même qu'un vaisseau, après avoir été longtemps le jouet des vents et de la tempête, livre passage à l'eau par mille fentes imperceptibles, et coule à fond sans cause apparente de destruction.

Il est assez remarquable que mon père, après avoir rendu les derniers devoirs à son frère, parut désirer vivement que je ne perdisse pas un instant pour me mettre en possession d'Osbaldistone-Hall et devenir le représentant de la maison de son père, ce qui jusqu'à ce moment avait été la chose du monde qui semblait avoir le moins d'attrait pour lui; mais il avait été comme le renard de la fable qui affectait de mépriser ce qui était hors de sa portée: je ne doute pas d'ailleurs que son ressentiment contre Rashleigh (maintenant sir Rashleigh Osbaldistone), qui jetait les hauts cris et menaçait d'attaquer le testament de son père, ne contribuât à augmenter son désir d'en maintenir la validité.

— J'ai été injustement déshérité par mon père, me dit-il, parce que j'avais pris le parti du commerce. Mon frère a réparé cette injustice en vous laissant les restes de sa fortune délabrée. Vous en étiez l'héritier naturel, et je dépenserai dix fois la valeur du legs plutôt que de vous y voir renoncer.

Rashleigh en ce moment n'était pourtant pas un personnage sans conséquence et dont on pût mépriser les menaces. Les révélations qu'il avait faites au gouvernement dans un moment critique, l'étendue des informations qu'il avait données, l'adresse avec laquelle il avait su se faire un mérite des moindres détails et des plus légers services lui avaient procuré des protecteurs assez puissants dans le ministère. Nous étions déjà en procès avec lui pour l'affaire des billets qu'il avait soustraits de notre caisse, et, à en juger d'après le peu de progrès que faisait une poursuite si simple en apparence, on aurait pu craindre que la seconde difficulté ne se prolongeât au-delà du terme naturel de notre vie.

Pour abréger ces délais le plus possible, mon père, par l'avis de son avocat, acheta en mon nom toutes les créances qui étaient hypothéquées sur le domaine d'Osbaldistone. Peut-être aussi voulut-il profiter de cette occasion pour réaliser une partie des profits considérables qu'il avait retirés de la hausse qui avait eu lieu dans les fonds lors de la dispersion des rebelles. Quoi qu'il en soit, il en résulta que, lorsque j'eus déposé l'épée et quitté le ceinturon, au lieu de m'ordonner de prendre place dans son bureau, comme je m'y attendais, car je lui avais déclaré que je me soumettrais à toutes ses volontés, il me fit partir pour Osbaldistone-Hall, afin d'en prendre possession, comme le représentant actuel de cette famille. Il me chargea de voir le juge Inglewood, de réclamer de lui la remise du testament de mon oncle, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour le faire mettre à exécution.

Ce changement de destination ne me fit pas tout le plaisir qu'on pouvait croire. Osbaldistone-Hall ne se présentait à mon esprit qu'accompagné de souvenirs pénibles. Je pensai pourtant que ce n'était que dans ses environs que j'avais quelque probabilité d'obtenir des renseignements sur le destin de Diana Vernon. J'avais toutes sortes de raisons pour craindre qu'il ne fût bien différent de celui que je lui aurais souhaité, et je n'avais pu jusque-là me procurer aucune information. Ce fut en vain que, lors des fréquentes visites que je faisais à mon oncle à Newgate, j'avais cherché à gagner la confiance de divers prisonniers, en leur rendant tous les petits services qui étaient en mon pouvoir; le soupçon qui s'attachait naturellement à un homme qui avait porté les armes contre eux, à un cousin du traître Rashleigh, fermait tous les coeurs et toutes les bouches, et je ne recevais pour tous mes bons offices que de froids remerciements qu'on semblait même m'adresser à regret. Le bras de la loi s'était déjà appesanti sur plusieurs d'entre les détenus, et les autres qui leur avaient survécu n'en concevaient que plus d'éloignement pour tous ceux qu'ils regardaient comme ayant des liaisons avec le gouvernement existant. Comme on les conduisait successivement au supplice, les derniers finissaient par ne plus prendre aucun intérêt au genre humain, et perdaient même le désir d'avoir avec les hommes aucune communication. Je me souviendrai longtemps qu'ayant demandé à l'un d'eux, nommé Edouard Shafton, s'il désirait quelque chose que je pusse lui procurer pour varier la nourriture grossière de la prison:

— M. Frank Osbaldistone, me répondit-il, je dois supposer que votre demande part d'un bon coeur, et je vous en remercie; mais, de par Dieu! croyez-vous qu'on engraisse les hommes comme de la volaille? et quand nous voyons emmener tous les jours quelques-uns de nos compagnons, ne devons-nous pas prévoir que notre tour ne peut tarder?

Tout bien considéré, je ne fus pas fâché de quitter Londres et d'aller respirer l'air plus pur du Northumberland. André était resté à mon service, un peu grâce à la protection de mon père qui avait paru désirer que je le conservasse. Les connaissances locales qu'il avait à Osbaldistone-Hall et dans les environs pouvaient m'être utiles en ce moment; je le prévins donc qu'il m'y suivrait, et ce ne fut pas sans jouir d'avance du plaisir de pouvoir m'en débarrasser en le rétablissant dans les fonctions de jardinier qu'il y remplissait autrefois. Je ne puis concevoir comment il avait réussi à intéresser mon père en sa faveur, si ce n'est par l'art, qu'il possédait à un degré supérieur, d'affecter le plus grand attachement pour son maître. Cet attachement n'existait pourtant qu'en théorie, et ne l'empêchait nullement de chercher tous les moyens de remplir sa bourse aux dépens de la mienne; mais il faut convenir aussi que c'était un privilège dont il voulait jouir seul, et qu'il défendait mes intérêts avec zèle toutes les fois qu'ils n'étaient pas en opposition avec les siens.

Nous fîmes notre voyage vers le nord sans aucune aventure remarquable, et nous trouvâmes ce pays, naguère tellement agité par les fureurs de la rébellion, jouissant d'une tranquillité parfaite. Plus nous approchions d'Osbaldistone-Hall, plus mon coeur se glaçait à l'idée de revoir ce château jadis si bruyant et aujourd'hui si désert. Enfin, pour y retarder mon arrivée de vingt-quatre heures, je résolus d'aller d'abord rendre ma visite au juge Inglewood.

Ce personnage vénérable, pendant les troubles qui venaient d'éclater, avait eu beaucoup à réfléchir sur ce qu'il avait été autrefois, et sur ce qu'il était alors. Ses retours sur le passé n'avaient pas eu peu d'influence pour ralentir l'activité qu'il aurait été de son devoir de déployer en de pareilles circonstances. Il en était pourtant résulté une bonne fortune pour lui. Son clerc Jobson, fatigué de son indolence, l'avait quitté pour travailler chez un certain seigneur Standish, nouvellement nommé juge de paix, et qui donnait les preuves les moins équivoques d'un zèle ardent pour le roi George et pour la succession protestante. Il le portait à un tel degré que Jobson, bien loin d'avoir à le stimuler comme son ancien patron, était quelquefois obligé de chercher à le retenir dans de justes bornes.