— Je ne vous ai jamais donné aucun sujet de me haïr, monsieur, et je désirerais pour vous qu'en un pareil moment…

— Vous ne m'en avez donné que trop de sujets. En amour, en intérêt, en ambition, partout je vous ai trouvé sur mon chemin. J'étais né pour être l'honneur de la maison de mon père. J'en ai été l'opprobre, et vous seul en êtes cause. Mon patrimoine est devenu le vôtre. Jouissez-en. Puisse la malédiction d'un homme mourant s'y attacher!

Un moment après avoir proféré cette terrible imprécation, il retomba dans le fauteuil, ses yeux devinrent ternes et vitreux, ses membres se raidirent, mais la sinistre expression de la haine survécut encore dans ses traits à son dernier soupir[148].

Je ne m'appesantirai pas plus longtemps sur ce tableau hideux. Il me suffira de dire que le mort de Rashleigh me laissa en possession paisible de la succession de mon oncle. Jobson lui-même se vit forcé de convenir que le ridicule mandat décerné contre moi comme coupable de haute trahison n'avait été tracé que pour favoriser Rashleigh dans ses vues et m'écarter d'Osbaldistone- Hall. Le nom du coquin fut effacé du tableau des procureurs, et il mourut réduit à l'indigence et au mépris.

Après avoir mis en ordre mes affaires à Osbaldistone-Hall, où je rétablis le vieux Syddall dans sa place et M. Fairservice dans son jardin, je repartis pour Londres, heureux de quitter un séjour qui ne m'offrait que des souvenirs pénibles. Je désirais vivement avoir des nouvelles de Diana et de son père. Environ deux mois après, un Français, qui était venu en Angleterre pour affaires de commerce, m'apporta une lettre de miss Vernon qui mit fin à mes inquiétudes en m'apprenant qu'ils étaient tous deux en sûreté.

Elle m'expliquait dans cette lettre que ce n'était pas le hasard qui avait fait paraître si à propos Mac-Gregor et sa troupe. La noblesse d'Écosse qui avait pris une part plus ou moins directe à la dernier insurrection désirait vivement favoriser la fuite de sir Frédéric Vernon, parce qu'en sa qualité d'agent confidentiel de la maison de Stuart il pouvait être nanti de pièces capables de compromettre la sûreté de la moitié des grandes familles d'Écosse; et pour favoriser son évasion on avait jeté les yeux sur Rob-Roy, dont on connaissait le courage et l'adresse. Le rendez-vous était fixé à Osbaldistone-Hall. Vous avez vu comme son plan avait failli être déconcerté par le malheureux Rashleigh: il réussit cependant; car, lorsque sir Frédéric et sa fille furent délivrés, ils trouvèrent des chevaux préparés pour eux, et Rob-Roy, à qui tous les chemins du nord de l'Angleterre étaient familiers, les conduisit à la côte occidentale, où ils parvinrent à s'embarquer pour la France.

Le même Français m'apprit que sir Frédéric ne pouvait survivre longtemps à une maladie de langueur, suite des privations et des fatigues multipliées qu'il avait subies dernièrement encore; sa fille était dans un couvent, et c'était toujours l'intention de son père qu'elle prît le voile.

Je me décidai aussitôt à faire connaître franchement à mon père les secrets sentiments de mon coeur. Il parut d'abord un peu effrayé de l'idée de me voir épouser une catholique romaine; mais il désirait me voir établi dans le monde comme il le disait. Il sentait qu'en m'occupant uniquement de ses affaires de commerce, comme je l'avais fait depuis près d'un an, je lui avais sacrifié mes inclinations et mes goûts. Après avoir hésité, après m'avoir fait quelques questions auxquelles mes réponses lui parurent satisfaisantes, il finit par me dire: — Je n'aurais guère pensé que mon fils pût jamais devenir le seigneur du domaine d'Osbaldistone; encore moins qu'il allât chercher une épouse dans un couvent de France: mais celle qui a été fille si soumise doit être bonne épouse. Vous avez _consulté _mes goûts en travaillant au comptoir, Frank; il est juste que vous consultiez le vôtre pour vous marier.

Je n'ai pas besoin de vous dire, Will Tresham, comme j'allai vite en affaire d'amour. Vous savez aussi combien j'ai longtemps vécu heureux avec Diana, vous savez combien je l'ai pleurée; — mais vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir combien elle était digne des regrets de son époux.

Il ne me reste plus d'aventures romanesques à vous raconter; je n'ai même plus rien à vous apprendre, vous connaissez mieux que personne le peu d'incidents qui ont marqué ma vie: comme celle des autres hommes, elle a été semée de plaisirs et de chagrins, et vous les avez tous partagés avec moi. J'ai fait plusieurs voyages en Écosse; mais je n'ai jamais revu l'intrépide Highlander qui a eu tant d'influence sur les événements de la partie de mes aventures dont je viens de vous tracer le récit. J'ai appris de temps en temps qu'il continuait à se maintenir dans les montagnes voisines du lac Lomond, en dépit de tous ses ennemis; que même le gouvernement avait fini par fermer les yeux sur l'audace avec laquelle il s'était érigé en protecteur du comté de Lennox, et qu'en conséquence il y levait toujours son _black-mail, _avec autant de régularité qu'un propriétaire exige le paiement de ses fermages. On aurait cru impossible qu'il ne terminât pas ses jours d'une manière violente; il mourut pourtant paisiblement vers l'an 1736, mais son souvenir vit encore dans tous les environs de ses montagnes, comme celui de Robin-Hood en Angleterre, surnommé la terreur du riche et l'ami du pauvre. Il est certain qu'il possédait des qualités de coeur et d'esprit qui auraient fait honneur à une profession moins équivoque que celle à laquelle son destin semblait l'avoir condamné.