Elle dit, me jeta sa bride comme si nous nous connaissions depuis l'enfance, sauta en bas de cheval, traversa la cour en courant et entra par une petite porte latérale, me laissant dans l'admiration de sa beauté et dans l'étonnement de ses manières franches et ouvertes, qui semblaient d'autant plus extraordinaires à une époque où la cour du grand monarque Louis XIV donnait le ton à toute l'Europe et où le beau sexe affichait à l'extérieur une réserve et une circonspection admirables. Je faisais une assez triste figure au milieu de la cour du vieux château, monté sur un cheval, et en tenant un autre par la bride. L'édifice n'était pas de nature à intéresser un étranger, si j'eusse été disposé à l'admirer attentivement. Les quatre façades étaient de différente architecture; et avec leurs grandes fenêtres grillées, leurs tourelles avancées et leurs massives architraves, elles ressemblaient assez à l'intérieur d'un couvent ou à l'un des plus vieux et des plus gothiques collèges d'Oxford. J'appelai un valet, mais ce fut inutilement, et ma patience avait d'autant plus sujet de s'exercer que je voyais tous les domestiques, tant mâles que femelles, passer la tête par les différentes fenêtres du château, puis la retirer aussitôt, comme des lapins dans une garenne, sans que j'eusse jamais le temps de faire un appel direct à l'attention d'aucun d'eux. Le retour des chiens et des chasseurs me tira enfin d'embarras, et je parvins non sans peine à remettre les brides entre les mains d'un lourdaud de valet et à me faire conduire par un autre rustre devant sir Hildebrand. Ce manant me rendit ce service avec autant de grâce et de bonne volonté qu'un paysan qui est forcé de servir de guide à une patrouille ennemie, et je fus obligé de le serrer de près pour l'empêcher de déserter et de m'abandonner dans le labyrinthe de passages obscurs et étroits qui conduisaient dans le _Stun-Hall[18], _comme sir Hildebrand l'appelait, où je devais être admis en la gracieuse présence de mon oncle.

Nous arrivâmes à la fin dans une longue salle en voûte, pavée de grandes dalles, et où régnait une longue file de tables de chêne, trop lourdes et trop massives pour qu'il fût jamais possible de les remuer, et sur lesquelles le dîner était servi. Ce vénérable appartement, qui depuis des siècles était la salle de festin de la famille des Osbaldistone, offrait de tous côtés les preuves de leurs exploits. D'énormes bois de daims qui auraient pu être les trophées de la chasse de _Chevy-Chase[19], _étaient distribués le long des murs tapissés de peaux de blaireaux, de loutres, de fouines et autres animaux. Parmi quelques restes de vieilles armures qui avaient probablement servi jadis contre les Écossais, on voyait suspendues des armes servant à une guerre moins dangereuse, des arbalètes, des fusils de différentes formes et de différentes grandeurs, des lances, des épieux de chasse, enfin tous les instruments en usage, soit pour prendre, soit pour tuer le gibier. Quelques vieux tableaux enfumés étaient suspendus de distance en distance, représentant des dames et des chevaliers, honorés sans doute et renommés dans leur temps; les héros, avec leur longue barbe et leurs vastes perruques, paraissant de vrais foudres de guerre; et les dames regardant avec un doux sourire le bouquet de roses qu'elles tenaient à la main, et que la bière de mars dont il avait été plusieurs fois arrosé avait couvert d'une teinte jaunâtre ajoutant singulièrement à l'effet qu'il produisait.

J'avais à peine eu le temps de jeter un coup d'oeil rapide sur toutes ces merveilles que douze domestiques en livrée entrèrent en tumulte dans la salle, et se donnèrent un grand mouvement, chacun d'eux s'occupant beaucoup plus de diriger ses camarades que d'agir lui-même; les uns jetaient des bûches dans le feu pétillant qui s'élançait, moitié flammes, moitié fumée, le long d'un immense tuyau de cheminée caché par une pièce d'architecture massive, sur laquelle le ciseau de quelque artiste du Northumberland avait gravé les armes de la famille. Pour qu'elles ressortissent mieux, on les avait fait peindre ensuite en rouge; mais des couches successives de fumée, amoncelées pendant des siècles, en avaient un peu changé la couleur primitive. D'autres domestiques rangeaient les bouteilles, les verres et les carafes. Ils couraient, se coudoyaient, se renversaient l'un l'autre, faisant, suivant l'usage, peu de besogne et beaucoup de bruit. À la fin, quand après bien des peines tout fut à peu près disposé pour la réception des convives, les aboiements des chiens, le claquement des fouets, le bruit des grosses bottes de chasse semblables à celles de la statue dans _le Festin de pierre[20] _annoncèrent leur arrivée. Le tumulte augmenta parmi les domestiques: les uns criaient de se ranger pour faire place à sir Hildebrand, les autres de fermer les portes battantes qui donnaient sur une espèce de galerie. Enfin la porte d'entrée s'ouvrit, et je vis se précipiter pêle-mêle dans la salle huit chiens, le chapelain du château, l'Esculape du village, mes six cousins et mon oncle.

Chapitre VI.

Du vieux château les voûtes ont frémi,
D'un bruit confus la salle a retenti;
Les voici tous, aucun ne se ressemble:
Avec orgueil ils s'avançaient ensemble.

PENROSE.

Sir Hildebrand Osbaldistone ne s'était pas pressé de venir embrasser son neveu, dont il devait avoir appris l'arrivée depuis quelque temps; mais il avait pour excuse des occupations importantes. — Je t'aurais vu plus tôt, mon neveu, s'écria-t-il: mais il fallait bien que je commençasse par faire rentrer mes meutes dans leur chenil. Sois le bienvenu, mon garçon. Tiens, voilà ton cousin Percy, ton cousin Thorncliff et ton cousin John; et puis par là ton cousin Dick, ton cousin Wilfred et… Attends, où est Rashleigh? Ah! le voici… allons, Thorncliff, dérange-toi donc, et laisse-nous voir un peu ton frère… Ah! voici ton cousin Rashleigh… Ainsi donc ton père a enfin pensé au vieux château et au vieux sir Hildebrand?… Vaut mieux tard que jamais… Encore une fois, sois le bienvenu, mon garçon; et en voilà assez… Où est ma petite Diana?… Ah! la voici qui entre… C'est ma nièce Diana, la fille du frère de ma femme, la plus jolie fille de nos vallées… n'importe laquelle vient après… Ah çà! disons deux mots au dîner à présent.

Pour avoir quelque idée de la personne qui tenait ce langage, représentez-vous, mon cher Tresham, un homme d'environ soixante ans, dans un accoutrement de chasse qui jadis avait pu être richement brodé, mais considérablement terni par les pluies successives qu'il avait essuyées. Sir Hildebrand, malgré la rudesse ou plutôt la brusquerie de ses manières, avait vécu à la cour dans sa jeunesse; il avait servi dans l'armée rassemblée dans la bruyère de Hounslow[21], avant la révolution qui renversa du trône la maison des Stuarts; et, grâce peut-être à sa religion, il avait été fait chevalier par le malheureux Jacques II; mais s'il avait ambitionné d'autres faveurs, il fut forcé de renoncer à l'espoir de les obtenir lors de la crise terrible qui enleva la couronne à son protecteur; et depuis cette époque il avait vécu retiré dans ses terres. Cependant, malgré son ton rustique et grossier, sir Hildebrand avait encore l'extérieur d'un homme bien né; il était au milieu de ses fils comme les débris d'une colonne d'ordre corinthien, couvert d'herbe et de mousse, à côté des masses de pierres brutes et informes de Stone-Henge[22] ou de tout autre temple des druides. Les fils étaient bien ces blocs lourds et raboteux que l'art n'a jamais polis. Grands, forts et d'une figure régulière, les cinq aînés paraissaient être privés du souffle de Prométhée et des grâces extérieures qui, dans le grand monde, font quelquefois excuser l'absence de l'intelligence. Ce qui dominait le plus en eux, c'était un air habituel de bonne humeur et de contentement, et ils n'avaient qu'une prétention, celle d'être les premiers chasseurs du comté. Le robuste Gyas et le robuste Cloanthe ne se ressemblaient pas plus dans Virgile que les robustes Percy, Thorncliff, John, Dick et Wilfred Osbaldistone ne se ressemblaient entre eux.

Mais, pour compenser une uniformité aussi extraordinaire dans ses productions, dame Nature semblait s'être étudiée à jeter un peu de variété dans l'extérieur et dans le caractère du dernier des fils de sir Hildebrand; et Rashleigh formait, sous tous les rapports, tant au moral qu'au physique, un contraste frappant, non seulement avec ses frères, mais même avec la plupart des hommes que j'avais vus jusqu'alors. Quand Percy, Thorncliff et compagnie eurent tour à tour salué, grimacé, et présenté plutôt leur épaule que leur main, à mesure que leur père me les nommait, Rashleigh s'avança et m'exprima la joie de faire ma connaissance, avec l'aisance et la politesse d'un homme du monde. Son extérieur n'était pas très prévenant: il était petit, et tous ses frères semblaient descendre du géant Anak; ils étaient assez bien faits, et Rashleigh était presque difforme. Par suite d'un accident qui lui était arrivé dans son enfance, il boitait au point que plusieurs personnes prétendaient que c'était l'obstacle qui s'opposait à ce qu'il entrât dans les ordres, l'Église de Rome, comme on sait, n'admettant dans la cléricature aucune personne mal conformée. D'autres disaient cependant que ce n'était qu'une mauvaise habitude qu'il avait contractée, et que le vice de sa démarche n'était pas suffisant pour l'empêcher de prendre les ordres.

Les traits de Rashleigh étaient tels qu'après les avoir vus une fois vous n'auriez jamais pu les bannir de votre mémoire, et que vous vous les rappeliez sans cesse avec un sentiment de curiosité pénible, mêlée de dégoût et de haine. Ce n'était pas sa figure en elle-même qui produisait cette impression profonde. Ses traits, quoique irréguliers, n'étaient pas communs; ses yeux noirs et animés et ses sourcils noirs et épais empêchaient qu'il ne fût d'une laideur insignifiante. Mais il y avait dans ses yeux une expression de malice et de dissimulation, ou, quand on le provoquait, de férocité tempérée par la prudence, qui ne pouvait échapper au physionomiste le moins pénétrant, et que la nature avait peut-être rendue si prononcée par la même raison qu'elle a donné à un serpent venimeux la sonnette qui le trahit. Comme en compensation de ces désavantages extérieurs, Rashleigh avait la voix la plus douce, la plus mélodieuse que j'aie jamais entendue, et la manière dont il s'exprimait servait encore à faire ressortir la beauté de son organe. À peine eut-il dit une phrase que je reconnus la vérité du portrait que m'en avait fait miss Vernon, et je ne doutai point qu'il ne fût en effet sûr de faire la conquête d'une maîtresse dont les oreilles seules pourraient juger de son mérite. Il allait se placer auprès de moi à dîner; mais miss Vernon, qui était chargée de faire les honneurs de la table, trouva moyen de me faire asseoir entre elle et M. Thorncliff, et je n'ai pas besoin de dire que je favorisai cet arrangement de tout mon pouvoir.