D'après toutes ces puissantes raisons, il m'accusait d'être complice de l'attentat commis sur sa personne, ajoutant qu'il voyageait alors pour le gouvernement, qu'il était chargé de papiers importants et d'une somme considérable, dont la majeure partie consistait en billets de banque qu'il devait remettre, suivant ses instructions, à certaines personnes en place, et possédant la confiance du ministère en Écosse.
Ayant entendu cette accusation extraordinaire, je répondis que les circonstances sur lesquelles elle était fondée n'étaient pas de nature à pouvoir autoriser aucun magistrat à attenter à ma liberté. Je convins que je m'étais un peu amusé des terreurs de M. Morris, mais que, s'il avait eu le moindre bon sens, il eût vu dans ce badinage plutôt un motif de sécurité que de crainte. J'ajoutai que je ne l'avais pas retrouvé depuis l'instant de notre séparation, et que si le malheur dont il se plaignait lui était réellement arrivé, je n'avais pris aucune part à une action aussi indigne de mon caractère et du rang que je tenais dans la société: que l'un des voleurs s'appelât Osbaldistone, ou que ce nom eût été prononcé dans le cours de la conversation qu'ils tinrent ensemble, c'était une circonstance sans aucun poids. Quant à la défaveur qu'on voulait jeter sur mes principes, j'étais prêt à prouver à la satisfaction du juge, du clerc, et du témoin lui-même, que j'étais de la même religion que son ami le ministre presbytérien, que j'avais été élevé en sujet fidèle dans les principes de la révolution, et que, comme tel, je demandais la protection des lois, protection qui avait été assurée par ce grand événement.
Le juge s'agitait sur sa chaise, ouvrait sa tabatière, et semblait fort embarrassé, lorsque l'ancien procureur Jobson, avec toute la volubilité de sa profession, lut le règlement rendu dans la trente-quatrième année du règne d'Edouard III, par lequel les juges de paix sont autorisés à arrêter toutes personnes suspectes et à les mettre en prison. Le drôle tourna même mes propres aveux contre moi, disant que, puisque je convenais que j'avais pris le caractère d'un voleur ou d'un malfaiteur, je m'étais volontairement soumis aux soupçons dont je me plaignais, et que je m'étais exposé à la susdite accusation en revêtant ma conduite des couleurs et de la livrée du crime.
Je combattis son jargon et ses arguments avec autant d'indignation que de mépris, et je finis par dire que si ma parole ne suffisait pas, j'étais prêt à fournir caution, et que le juge ne pouvait pas rejeter ma demande sans encourir une grande responsabilité.
— Pardonnez-moi, mon bon monsieur, pardonnez-moi, dit l'insatiable clerc; c'est un cas où l'accusé ne peut pas être admis à fournir caution; car l'arrêté rendu dans la troisième année du règne d'Edouard III dit positivement…
M. Jobson allait encore nous fatiguer de ses citations judiciaires lorsqu'un domestique entra et lui remit une lettre. Il ne l'eut pas plus tôt parcourue qu'il s'écria avec ce ton d'importance d'un homme accablé d'affaires:
— Bon Dieu! mais je n'aurai donc pas un instant de repos?… Il faut que je sois de tous les côtés en même temps?… En vérité, je n'y puis suffire… Je voudrais bien qu'on pût trouver quelque personne intègre pour m'aider dans l'exercice de mes fonctions.
— Dieu m'en préserve, dit le juge entre ses dents, c'est déjà bien assez d'un…
— La lettre que je reçois est pour une affaire pressante…
— Encore des affaires! s'écria le juge alarmé.