— Très vrai, très vrai. C'est ce que j'ai souvent dit; un chou- fleur est si brillant au clair de lune qu'il ressemble à une dame parée de diamants.
À ces mots, André Fairservice partit tout joyeux. Il avait plus d'un mille à faire, et il entreprit cette course avec le plus grand plaisir, pour procurer à son cousin la vente de quelques-uns des articles de son commerce, quoiqu'il soit probable qu'il n'eût pas donné six pence pour le régaler d'un pot de bière. La bonne volonté d'un Anglais se serait manifestée de la manière opposée, pensai-je en moi-même en parcourant les longs sentiers bordés d'ifs et de houx qui coupaient l'antique jardin d'Osbaldistone- Hall.
Lorsque je fus au bout de l'allée qui conduisait au château, j'aperçus de la lumière dans la bibliothèque, dont les fenêtres donnaient sur le jardin. Je n'en fus pas surpris, car je savais que miss Vernon s'y rendait souvent le soir, quoique par délicatesse je m'imposasse la contrainte de ne jamais aller l'y rejoindre. Dans un moment où le reste de la famille était livré à ses orgies ordinaires, nos entrevues auraient été réellement des tête-à-tête. Le matin, c'était différent. Il entrait souvent dans la bibliothèque des domestiques qui venaient ou chercher quelques livres pour bourrer les fusils des jeunes squires, ou apporter à Diana quelque message de la part de sir Hildebrand. En un mot, jusqu'au dîner la bibliothèque était une espèce de terrain neutre qui, quoique peu fréquenté, pouvait cependant être regardé comme un point de réunion générale. Il n'en était pas de même dans la soirée; et, élevé dans un pays où l'on a beaucoup d'égards pour les bienséances, je désirais les observer d'autant plus strictement que miss Vernon y faisait moins d'attention. Je lui fis donc comprendre, avec tous les ménagements possibles, que, lorsque nous lisions ensemble le soir, la présence d'un tiers serait convenable.
Miss Vernon commença par rire, puis rougit, et elle était prête à se fâcher; mais, changeant tout à coup d'idée: — Je crois que vous avez raison, me dit-elle, et quand je serai dans mes jours de grande ardeur pour le travail, j'engagerai la vieille Marthe à venir prendre ici une tasse de thé avec moi, pour me servir de paravent.
Marthe, la vieille femme de charge, avait le même goût que toute la famille. Elle préférait un bon verre de vin à tout le thé de la Chine. Cependant, comme il n'y avait alors que les personnes comme il faut qui prissent du thé, cette invitation flattait la vanité de Marthe, et elle nous tenait quelquefois compagnie. Du reste, tous les domestiques évitaient d'approcher de la bibliothèque après le coucher du soleil, parce que deux ou trois des plus poltrons disaient avoir entendu du bruit dans cette partie de la maison lorsque tout le monde était couché, et les jeunes squires eux-mêmes étaient loin de désirer d'entrer le soir dans cette redoutable enceinte.
L'idée que la bibliothèque avait été pendant longtemps l'endroit où Rashleigh se tenait de préférence et qu'une porte secrète communiquait de cette chambre dans l'appartement isolé qu'il avait choisi pour lui-même augmentait les terreurs, bien loin de les diminuer. Les relations étendues qu'il avait dans le monde, son instruction, ses connaissances, qui embrassaient toute espèce de sciences, quelques expériences de physique qu'il avait faites pour s'amuser étaient pour des esprits de cette trempe des raisons suffisantes pour le croire en rapport avec les esprits. Il savait le grec, le latin et l'hébreu, et en conséquence, comme l'exprimait dans sa frayeur le cousin Wilfred, il ne pouvait pas avoir peur des esprits, des fantômes ou du diable. Les domestiques soutenaient qu'ils l'avaient entendu parler haut dans la bibliothèque lorsque tout le monde était couché dans le château, qu'il passait la nuit à veiller avec des revenants et le matin à dormir, au lieu d'aller conduire la meute comme un vrai Osbaldistone.
Tous ces bruits absurdes m'avaient été répétés en confidence, et l'air de bonhomie et de crédulité du narrateur m'avait souvent beaucoup diverti. Je méprisais souverainement ces contes ridicules; mais l'extrême solitude à laquelle cette chambre redoutée était condamnée tous les soirs après le couvre-feu était pour moi une raison de ne pas m'y rendre lorsqu'il plaisait à miss Vernon de s'y retirer.
Pour résumer ce que je disais, je ne fus pas surpris de voir de la lumière dans la bibliothèque; mais je ne pus m'empêcher d'être étonné de voir l'ombre de deux personnes qui passaient entre la lumière et la première fenêtre. Je crus m'être trompé et avoir pris l'ombre de Diana pour une seconde personne. Mais non, les voilà qui passent devant la seconde croisée; ce sont bien deux personnes distinctes. Elles disparaissent encore, et voilà que leur ombre se dessine encore sur la troisième fenêtre, puis sur la quatrième. Qui peut être à cette heure avec Diana? Les deux ombres repassèrent successivement devant chaque croisée, comme pour me convaincre que je ne me trompais pas; après quoi les lumières furent éteintes, et tout rentra dans l'obscurité.
Quelque futile que fût cette circonstance, je restai longtemps sans pouvoir la bannir de mon esprit. Je ne me permettais pas même de supposer que mon amitié pour miss Vernon allât jusqu'à la jalousie. Cependant je ne puis exprimer le déplaisir que j'éprouvai en songeant qu'elle accordait à quelqu'un des entretiens particuliers, à une heure et dans un lieu où j'avais eu la délicatesse de lui dire qu'il n'était pas convenable qu'elle me reçût.
— Imprudente et incorrigible Diana, disais-je en moi-même, folle qui as fermé l'oreille à tous les bons avis! J'ai été trompé par la simplicité de ses manières; et je suis sûr qu'elle prend ces formes de franchise comme elle mettrait un bonnet de paille si c'était la mode, pour faire parler d'elle. Je crois vraiment que malgré son excellent jugement la société de cinq à six rustauds pour jouer au wisk lui ferait un plus sensible plaisir qu'Arioste lui-même s'il revenait au monde.