JOSEPH OWEN.
_«Post-scriptum. _Veuillez m'accuser réception de la présente. Votre père dit qu'il se porte comme à l'ordinaire; mais il est bien changé.»
Après avoir lu ce billet, écrit avec la netteté qui distinguait le bon Owen, je fus surpris qu'il n'y fit aucune mention de la lettre particulière que je lui avais écrite dans la vue de lui faire connaître le véritable caractère de Rashleigh. J'avais envoyé ma lettre à la poste par un domestique du château, et je n'avais aucune raison pour croire qu'elle ne fût point parvenue à son adresse. Cependant, comme elle contenait des renseignements d'une grande importance, tant pour mon père que pour moi, j'écrivis de suite à Owen et récapitulai tout ce que je lui avais écrit précédemment, en le priant de m'apprendre, par le retour du courrier, si ma lettre lui était parvenue. Je lui accusai réception de la lettre de change et lui promis d'en faire usage si j'avais besoin d'argent. Il me semblait assez extraordinaire que mon père laissât à son commis le soin de fournir à mes dépenses, mais j'en conclus que c'était un arrangement fait entre eux. D'ailleurs, quoi qu'il en fût, Owen était garçon, il était à son aise et avait toujours eu pour moi beaucoup d'attachement: aussi n'hésitai-je pas à accepter cette petite somme que j'étais résolu de lui rendre sur les premiers fonds que je toucherais, en cas que mon père ne l'en eût pas déjà remboursé. Un marchand, à qui le maître de la poste m'adressa, me donna en or le montant de la lettre de change sur MM. Hooper et Girder, de sorte que je retournai à Osbaldistone-Hall beaucoup plus riche que je n'en étais parti. Ce surcroît de finances venait fort à propos; car l'argent que j'avais apporté de Londres commençait à diminuer sensiblement, et j'avais toujours de temps en temps quelques dépenses à faire qui n'eussent pas tardé à épuiser le fond de ma bourse.
À mon retour au château j'appris que sir Hildebrand était allé avec ses dignes rejetons à un petit hameau appelé Trinlay-Knowe pour voir, comme me dit André, une douzaine de coqs se plumer mutuellement la tête.
— C'est un amusement bien barbare, André; vous n'en avez sans doute pas de semblables en Écosse?
— Non, non, Dieu me préserve! répondit André, à moins pourtant que ce ne soit la veille de quelque grande fête; mais, au bout du compte, ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront à cette volaille qui ne fait que gratter et que ratisser dans la cour, et vient, sans crier gare, abîmer toutes mes plates-bandes. Dieu merci! moins il y en aura, moins ce sera de peine pour les pauvres jardiniers; mais, puisque vous voilà, dites-moi donc qui est-ce qui laisse toujours la porte de cette tour ouverte? Maintenant que M. Rashleigh est parti, ce ne peut pas être lui, j'espère.
La porte de la tour dont il parlait donnait sur le jardin et conduisait à l'escalier tournant par lequel on montait à l'appartement de M. Rashleigh. Cet appartement, ainsi que je l'ai déjà dit, était comme isolé du reste du château et communiquait à la bibliothèque par une porte secrète, et au reste de la maison par un passage long et obscur. Un sentier fort étroit, bordé d'une haie des deux côtés, conduisait de la porte de la tour à une petite porte de derrière du jardin. Au moyen de ces communications, Rashleigh, qui n'était presque jamais avec sa famille, pouvait entrer et sortir quand il le voulait, sans être obligé de passer par le château. Mais pendant son absence personne ne descendait jamais par cet escalier, et c'est ce qui rendait l'observation d'André remarquable.
— Avez-vous souvent vu cette porte ouverte? lui demandai-je.
— Souvent? Oh mon Dieu! oui. C'est-à-dire souvent, si vous voulez, deux ou trois fois. À mon avis, il faut que ce soit ce prêtre, le P. Vaughan, comme ils l'appellent: car, pour les domestiques, ce ne sera pas eux que vous attraperez sur cet escalier. Ah! bien oui, Dieu me préserve! ces païens ont trop peur et des revenants et des brownies, et de toute l'engeance de l'autre monde enfin. Le P. Vaughan se croit un être privilégié; mais qui se met trop haut, on l'abaisse; je parierais bien que le plus mauvais prêcheur de l'autre côté de la Tweed conjurerait un esprit deux fois plus vite que lui avec son eau bénite et ses cérémonies idolâtres. Tenez, à vous dire le vrai, je ne crois pas non plus qu'il parle latin, bon latin, s'entend; car il a l'air de ne pas me comprendre quand je lui dis les noms savants des plantes.
Ce P. Vaughan partageait son temps et ses soins entre Osbaldistone-Hall et cinq ou six maisons catholiques des environs; je ne vous en ai encore rien dit, parce que j'avais eu peu d'occasions de le voir. C'était un homme d'environ soixante ans, de bonne famille, à ce que j'avais entendu dire, d'un extérieur grave et imposant, et jouissant de la plus grande considération parmi les catholiques du Northumberland, qui le regardaient comme un homme juste et intègre. Cependant le P. Vaughan n'était pas à l'abri de ces petites particularités qui distinguent son ordre. On voyait répandu sur toute sa personne un air de mystère qui, à des yeux protestants, dénonçait le métier de prêtre. Les _naturels _d'Osbaldistone-Hall (car c'est ainsi qu'on aurait dû appeler les habitants du château) avaient pour lui plus de respect que d'affection. Il était évident qu'il condamnait leurs orgies, car elles étaient interrompues en partie lorsque le prêtre passait quelque temps au château. Sir Hildebrand lui-même s'imposait une certaine contrainte dans ses discours et dans sa conduite, ce qui peut-être rendait la présence du P. Vaughan plus gênante qu'agréable.