Enfin nous débarquons sur le sol égyptien. Le plaisir et l'émotion qu'on éprouve en arrivant dans un pays étranger sont en grande partie gâtés par la lutte que l'on a à soutenir contre les bateliers, commissionnaires, portefaix, portiers d'hôtels et agents de toute sorte qui, sans aucune considération pour votre nervosité, se livrent à un véritable assaut de votre personne et de vos bagages. L'agence Thomas Cook et Fils a fait beaucoup pour rendre le débarquement moins pénible et, grâce à elle, on se tire d'affaire assez facilement et avec une grande économie de temps et d'argent. Encore est-il pour l'instant inutile d'essayer de penser à l'Égypte du passé, car l'Égypte du présent absorbe toute votre attention. Je savais que Port-Saïd n'offrait aucun intérêt au point de vue artistique et j'avais décidé de négliger cette ville et d'en partir par le premier train à destination du Caire.

Une bonne partie du voyage se fait à travers un pays d'apparence misérable, avec, à droite, le lac de Menzaleh à moitié desséché, et, à gauche, le désert d'Arabie qui s'étend de l'autre côté du canal de Suez. Il semblait vraiment que nous ne verrions jamais la fin de ce canal, et toute son importance au point de vue commercial ne pouvait m'empêcher de remarquer sa laideur. Je parvins cependant à le faire disparaître de mon horizon et à ne plus voir que le grand désert qui relie l'Égypte à la Péninsule de Sinaï. C'était du reste la première fois que je voyais le désert; depuis, j'ai passé des mois dans sa solitude, mais cette première vision reste dans ma mémoire avec un relief particulier. Ce paysage, pensais-je, est celui-là même que parcoururent l'Enfant Jésus, Marie et Joseph quand ils vinrent chercher en Égypte un refuge contre la fureur d'Hérode. En quel endroit traversèrent-ils l'immensité qui s'étend devant moi? Marie était-elle semblable à cette femme fellah qui se dirige à dos d'âne vers la station? En tout cas, la robe qui se portait alors n'a guère subi de modifications.

Dix ans plus tard, je refaisais le même voyage, me rendant de nouveau au Caire par la même route. Le tramway à vapeur qui reliait autrefois Port-Saïd à Ismaël était remplacé par des trains composés de wagons Pullman, avec salons et restaurants. Quelques vilaines constructions ça et là, quelques réclames criardes étaient en outre les premiers avertissements de la prospérité du pays...

A l'Est, le paysage n'avait guère changé, mais, regardant à l'Ouest, je fus fort étonné de la transformation du désert. Là où je me rappelais n'avoir vu qu'une solitude aride, j'apercevais maintenant des lacs avec des îles couvertes de palmiers. C'était bien l'époque de la crue du Nil, mais j'étais certain que les eaux ne pouvaient s'étendre à une pareille distance. Je consultai ma carte qui ne m'apprit rien. M'adressant alors à un Égyptien assis près de moi, je lui demandai si les eaux recouvraient toujours cet espace. Il me répondit tranquillement: «C'est le mirage!»

Ce n'est qu'après avoir passé Zakazik que le voyageur s'aperçoit qu'il est dans le Delta, et qu'il se souvient du mot d'Hérodote: «L'Égypte est un don de la rivière», car, bien que le Nil ne soit pas visible avant Beulia, on sent déjà ici son influence fécondante. La campagne est fort belle, boisée et sillonnée de nombreux cours d'eau. Les ruines de Bubastis qui sont près du Zakazik furent déblayées par le professeur Naville, il y a quelque vingt ans, mais si elles présentent un intérêt assez grand pour l'archéologie, leur aspect est peu pittoresque et ne retient guère l'attention du voyageur. Bulak, vu de la gare, n'est nullement intéressant, et le voyageur, si près du Caire, ne songe guère à s'arrêter là. Vingt minutes encore, et, jetant les yeux à droite, vous apercevrez enfin les Pyramides de Gizeh. De cette distance, on apprécie difficilement leur grandeur: cependant je sentis, quant à moi, mon cœur battre avec plus de force et je crois que rien au monde n'aurait pu, à ce moment, me distraire de ma contemplation!

Le train roule à toute vapeur. Le Delta maintenant se rétrécit, les deux chaînes de collines qui enserrent la vallée du Nil se précisent à la vue, et la mosquée de Mohamet Ali, apparaissant au-dessus de la citadelle, annonce au voyageur qu'il arrive au Caire.

CHAPITRE II
MASR EL KAHIRA

«Modern-Cairo» et le Vieux-Caire. || Influences européennes. || Art mauresque et Art nouveau. || Les bois sculptés des anciennes fenêtres. || Les Fontaines publiques. || La Maison-Mosquée.