Le vendredi, à cette heure, beaucoup de boutiquiers ferment leurs magasins, et, en compagnie de leurs clients, se rendent à la Duhr, ou prière de midi. Mais pourquoi est-ce de cette maison que le muezzin a donné le signal de la prière? Ma curiosité était grande pendant qu'assis dans un petit café en face, je prenais un croquis de l'immeuble en question. Le fidèle Mohammed Brown, qui jusqu'alors était resté assis à côté de moi, éloignant les gamins et les mouches, se leva brusquement, dit au cafetier de prendre sa place, traversa la rue en courant, et, ôtant ses sandales, disparut sous le porche. Il ne revint que vingt minutes plus tard, s'excusant de m'avoir quitté ainsi: il avait complètement oublié que c'était vendredi; l'appel à la prière lui avait soudain rafraîchi la mémoire et il avait à peine eu le temps de faire ses ablutions avant de prendre part à la Duhr.
J'appris alors que le sujet de mon croquis était une mosquée à laquelle était contiguë la maison du cheik, celle-ci cachant si bien le bâtiment religieux qu'il était nécessaire de faire l'appel à la prière par la fenêtre de la chambre à coucher. La manière dont l'architecte est parvenu à unir la maison et la vieille mosquée, est simplement merveilleuse. Bien qu'une partie des ornementations en bois aient disparu, il en reste encore suffisamment pour faire de cette maison une des plus pittoresques du Caire. C'est une véritable chance qu'il se soit trouvé juste en face un petit café où j'étais en fort bonne position pour peindre. Afin d'obtenir une autre vue des mosquées, derrière cette maison, il me fallut traiter avec un marchand de cannes pour qu'il me permît de monter sur son comptoir. Après une longue discussion, Mohammed m'obtint cette permission moyennant le paiement de cinq shillings (6 fr. 25), et il fut convenu que j'aurais droit à ce comptoir pendant cinq journées consécutives. Le marchand insista alors pour être payé d'avance de toute la somme, ce qui me rendit quelque peu soupçonneux, mais, ayant trouvé des témoins, je consentis enfin à risquer le paiement. Pendant toute la matinée, mon marchand de cannes se tint assis beaucoup plus près de moi que je ne l'eusse désiré. En arrivant, le lendemain matin, je trouvai la boutique fermée et j'en concluais que j'avais été roulé, lorsqu'un voisin s'approcha et me remit la clé en m'annonçant que «Moustapha des cannes» me laissait la place pendant toute une semaine qu'il passerait lui-même à la campagne, chez des parents. «Après tout, remarqua le voisin, son comptoir lui rapporte davantage de cette façon, car la vente des cannes est très mauvaise en ce moment, et puis il y a de nombreuses années qu'il n'a vu sa famille.»
Allons maintenant à la mosquée du Sultan Barkuk et admirons le portail de marbre et la porte de bronze à côté du tombeau de Mohammed en Nasr et du Muristan, hôpital construit par le sultan Mausur Kalaun, vers la fin du XIIIe siècle. Ce célèbre sultan Mamelouk fit bâtir cet hôpital en témoignage de reconnaissance après avoir été guéri d'une grave maladie. Sa mosquée et son tombeau sont situés à côté de l'hôpital; nous reviendrons plus tard sur ce superbe groupe.
Si mon lecteur est un voyageur expérimenté, il sait visiter une ville, mais s'il vient en Orient pour la première fois, je l'engage à donner à tout ce qui vaut la peine d'être vu beaucoup plus de temps que les guides ne le conseillent.
L'ennui qui se lit sur la physionomie de presque tous les touristes quand on les fait courir d'un endroit à un autre, et leur désespoir lorsqu'on leur déclare, après une journée de fatigue, qu'avant de rentrer à l'hôtel il y a encore quelque chose à voir, justifie, je crois, ma conviction que fort peu de personnes connaissent l'art de voyager.
Ayez pour vos yeux et votre cerveau autant de considération que pour vos jambes, et n'essayez pas de voir en un jour plus que vous ne pouvez voir: ainsi vous remporterez de vos voyages une impression et des souvenirs plus agréables.
Étudier le mouvement et la vie des rues, les différentes industries, les marchandises exposées devant les boutiques et les bazars, les curieux costumes des hommes et des femmes qui vendent et qui achètent, flânant au soleil, en hiver, assis par groupes, à l'ombre, pendant l'été: voilà au moins de quoi remplir utilement une première matinée.