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Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar turc appelé Khân Khalîl. Construit en l'an 1300 par le Sultan mamelouk El Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre commercial de la vieille ville, bien que son importance ait fort diminué du jour où plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins très modernes dans les nouveaux quartiers. Cet endroit est, de toute la ville, certainement le plus curieux, et celui où la vie est le plus intense. A droite, vous passez d'abord devant des marchands de tapis qui vous invitent poliment à entrer, tandis qu'à gauche les commerçants en soieries vous prient non moins aimablement d'examiner leurs kuffiyehs, ou châles de soie que les Syriens portent généralement autour de la tête en guise de turban. Si vous paraissez être tenté, un Cingalais vous soufflera dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui, ses prix étant de cinquante pour cent meilleur marché que ceux de son voisin le Mahométan. Vous passez et vous vous trouvez à la porte d'une boutique de pantoufles d'où vous apercevez toute une rangée d'escarpins rouges ou jaunes, empilés sur les comptoirs et sur le plancher, accrochés en grappes au plafond et aux stores, autour des portes, partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la couleur que le Cairote préfère, en matière d'escarpins. Les escarpins jaunes viennent presque tous de Tunisie et du Maroc et sont achetés par les paysans. De grands rouleaux de cuir rouge sont empilés dans les petites boutiques où les ouvriers travaillent avec ardeur, coupant et cousant, couvrant le plancher de monceaux de déchets.

A peine un étranger paraît-il qu'un marchand lui met sous le nez une paire de pantoufles en criant: «Seulement deux shillings!»—«Entre et vois ma boutique!»—«Very cheap!» Vous avez beau lui déclarer que vos bagages sont déjà pleins d'escarpins, que vous en avez donné à tous vos parents, amis et connaissances, il ne se laisse pas décourager et insiste sans tarir, jusqu'à ce que vous lui échappiez en pénétrant chez le marchand de tapis. Celui-ci avait du reste l'œil sur vous; un magnifique tapis est déroulé pendant qu'un autre, habilement jeté derrière vous, coupe votre retraite. «J'ai horreur des tapis rouges!» criez-vous avec désespoir, et, pendant que le marchand en déroule un vert, vous bondissez dehors; mais le Cingalais se retrouve alors devant vous avec de nombreux kuffiyehs jetés sur son épaule: tout en vous complimentant d'avoir échappé à son voisin «Hussein», qui voulait vous vendre des marchandises défraîchies, il déploie artistement le châle qui, sans aucun doute, comblera vos désirs. Il a entendu vos remarques sur les tapis rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs: «Ici pas de mauvaises teintures allemandes». Il voit de suite que la combinaison de couleurs vous plaît; malgré toutes vos résolutions de ne rien acheter, vous vous laissez aller en effet à demander le prix: «Seulement seize shillings!» répond le Cingalais avec confiance, tout en s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre marchand ne l'a entendu offrir sa marchandise à si vil prix! Sans faire attention à votre mécontentement, il vous exprime doucement les raisons qui le poussent à faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il espère bien que vous parlerez de lui et que vous donnerez son nom et son adresse à tous vos amis. Puis, d'une voix plus forte et en scandant les mots, il ajoute: «Viens sans le drogman!». Ne pouvant vous débarrasser de cet importun, vous avez enfin recours à des paroles fort rudes qu'il reçoit du reste avec un tel sourire que c'est à croire qu'il les aime. Enfin, et comme dernière ressource, vous lui offrez un tiers du prix qu'il demande, pensant qu'une insulte aussi sérieuse aura quelque effet sur lui, mais ce bon commerçant enveloppe tranquillement le châle dans un papier et vous le tend, vous en offrant même un second à ce prix! Et soudain il disparaît, vous laissant le paquet dans une main et une douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez comment il a pu céder si facilement, sans chercher à obtenir quelques shillings de plus. La raison n'en est pas difficile à trouver. Un groupe de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue, vient d'entrer chez le marchand de tapis et en ressortira à un moment ou à un autre par la porte située en face de son magasin. Il ne va pas perdre son temps et discuter pour quelques shillings, alors qu'il entrevoit tout à coup la possibilité de gagner une grosse somme.

Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gâte un peu le plaisir d'une visite au Khân, visite qui sans cela serait charmante en même temps qu'elle est des plus intéressantes.

Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres, avec son ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs originales ont presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste s'harmonise d'une façon charmante avec le brun et l'or pâle des pierres sculptées. Il serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant, ou mieux approprié aux lampes, vases, cache-pots et services en cuivre ciselé, exposés sur des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout le long de l'allée qui conduit au porche, et c'est vraiment un spectacle merveilleux. Mais où s'asseoir pour essayer de peindre tout cela? Certes, mon fidèle Mohammed Brown est un homme de tact, mais toute son ingéniosité même arrivera-t-elle à me rendre la chose possible? Il paraît peu aisé d'obtenir un croquis, à moins de s'installer au beau milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles qu'il faut vite y renoncer. Nous fûmes en la circonstance obligés de nous entendre avec un marchand qui me permit de m'installer sur son comptoir et qui, avec une partie de ses meubles, éleva une barrière entre moi et un attroupement qui s'était déjà formé, les gens se demandant avec curiosité ce que j'allais faire. A cette époque, ma connaissance de la langue arabe était nulle, j'ignorais donc de quel talisman mon dévoué guide s'était servi pour obtenir du boutiquier qu'il capitulât si facilement et qu'il s'intéressât tant à mon sort. Non seulement cet homme chassa la foule, mais il me servit du thé et m'apporta des cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassèrent vraiment, car j'avais entrepris un travail de longue haleine et je n'étais pas en position de lui acheter la moitié de ses lampes pour le compenser de tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientôt toutes mes pensées furent absorbées par mon travail et ce brave homme cessa d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile ou plus énervant. A peine avais-je dessiné un somptueux lampadaire et commençais-je à l'habiller de ses premières couleurs, qu'un touriste demandait justement à examiner cet objet! Au moment même où je me réjouissais qu'un rayon de soleil éclairât un certain coin de mon sujet, un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans l'obscurité. Le bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers que le moment était venu de baisser les leurs, et en quelques minutes la plus grande partie de mon sujet n'était plus visible, et le peu qui en restait se trouvait éclairé d'une façon si différente que j'étais obligé de renoncer à la tâche.

En rentrant à l'hôtel, je demandai à Mohammed comment il s'y était pris avec le marchand: «Oh! répondit-il, je lui ai d'abord dit que vous étiez un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait comprendre quelle énorme réclame ce serait pour lui quand tous les gens les plus puissants du Caire verraient votre tableau.» Je déclarai à ce zélé serviteur que je n'avais aucun désir de me faire passer pour ce que je n'étais pas, à quoi il répondit tranquillement: «Eh bien! maître, quand vous aurez fini, je lui dirai que c'étaient des mensonges».

Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que dans un pays où le mensonge est employé couramment, il se trouve une seule personne prête à croire quoi que ce soit.

Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain à entrer plus avant encore dans les bonnes grâces du marchand de lampes et de ses nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter un coup d'œil sur mon travail. La fumée eut aussi l'avantage de chasser les mouches. Chaque nouvel arrivant désirait m'aider et m'être agréable, soit en éloignant un gamin qui tâchait de se glisser jusqu'à moi, soit en recommandant à un boutiquier voisin de ne pas déranger ses marchandises avant que j'aie fini de les peindre. J'aurais préféré me passer de cette assistance, car si je commençais à peindre le costume de tel passant ou la pose de tel autre, mes amis et admirateurs criaient à ces gens de se tenir tranquilles: «Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de cuivre neuf!»—«Tu seras admiré par toutes les belles dames étrangères qui verront le tableau!» et autres remarques spirituelles qui avaient généralement pour résultat de faire fuir mon modèle, ou, pire encore, de l'amener auprès de moi, anxieux qu'il était de voir ce que je faisais de lui. La renommée de ma parenté avec le célèbre Proconsul s'était rapidement ébruitée, et tous les boutiquiers venaient mettre à ma disposition leurs magasins et leurs marchandises, me suppliant de les peindre. Il fut bientôt connu que je venais pour travailler et non pour faire des achats, et, à partir de ce moment, les rabatteurs et les vendeurs me laissèrent la paix, et le Khan-el-Khalil devint un des endroits où je pus peindre avec le plus de plaisir.