À cela se rattache une autre question: celle des revendications injustifiées. Alors même qu'on réussirait, par la limitation du gaspillage, à diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi la participation des classes inférieures à la richesse générale. Monopoles, revenus tirés de l'agiotage, escroquerie, autant de compensations qui peuvent intervenir pour pallier à la diminution de la rente; des rentiers et des héritiers se laisseront nourrir par la collectivité, sans lui fournir aucun service en échange: des bourdons formeraient un État dans l'État.
Si l'on élimine le moyen socialiste, qui consiste dans l'étatisation du capital, mesure irréalisable et inefficace, on se trouve en présence d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une menace pour l'équilibre de puissance; la répartition des fortunes diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et diminue la productivité de la rente. Dans l'une et l'autre de ces alternatives, nous sommes menacés de revendications injustifiées.
La structure de la terre, dans son grand système d'irrigation, nous offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un système exclusif de torrents violents empêcherait l'épuisement des masses d'eau, mais, impossible à dompter, il laisserait les plaines desséchées; un réseau étroit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'épuisement et d'évaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse facilement manier; la nature cependant a ajouté à ces deux systèmes un troisième: par l'évaporation, elle maintient les masses d'eau en suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse charger l'atmosphère de courants, plus puissants que les courants visibles de la terre et répartissant leur humidité sur tout le sol nourricier.
Ici, où le problème consiste à établir une féconde répartition des richesses mondiales, il s'agit également de trouver la troisième force, capable de créer un mouvement d'ascension et de descente des masses, dans une direction perpendiculaire à la direction prédéterminée et inaltérable du courant, de s'emparer des excédents et de combler les lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du réservoir de l'État en transformant celui-ci, d'un terrain stérilisé par le fardeau des dettes, en un sol fécond, luxuriant, dispensateur de vie.
Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la répartition momentanée et mécanique des richesses mondiales qu'on peut établir les normes morales et justes du problème de la possession; nous aurons à soumettre à l'épreuve nos représentations relatives à la propriété, à la consommation et aux revendications, afin de rechercher quel droit périmé, quel vieil héritage de fautes et d'erreurs se dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans laquelle la réalité rationnelle et inaccessible à l'erreur s'engagera, pour nous rapprocher, même dans le domaine matériel, du but qui s'appelle moralité ici-bas, et âme dans l'au-delà.
Propriété, consommation et revendication ne sont pas choses privées.
Tant que le monde était grand et que les populations étaient rares, tant que les domaines économiques étaient séparés les uns des autres, chacun enfermé dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre à la nature ce qu'il voulait en fait de proie végétale, animale et humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'échanger, l'asservir, la détruire. Aujourd'hui, la terre, qui possède une population dense, représente un organisme aux articulations artificielles, traversé de nombreux vaisseaux, nerfs, parois, compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protégé, surveillé et réglé par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas crée des droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers, touche aux droits à la propriété, à la sphère vitale d'autrui. Chacun a besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas créées, du blé qu'il n'a pas semé, de la toile qu'il n'a pas tissée. Le toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulève, tout cela a été créé par la communauté, et la mesure dans laquelle il y a droit lui est indiquée par la convention et par la tradition. L'air même qu'il respire, n'est pas libre; il est protégé et maintenu à l'abri d'exhalaisons et d'évaporations, de germes morbides et de poisons.
Quand on se rend compte de cette infinité de liens et d'obligations, on a peine à comprendre le degré de liberté économique qui est laissé à chacun. Pour la communauté, à laquelle il doit tout, chacun peut travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accordé à titre de propriété, il peut user et abuser, il peut le laisser péricliter, il peut le détruire; et il peut réclamer à la société la garantie de sa propriété, il peut même exiger qu'elle veille, après sa mort, à l'exécution de ses dernières volontés.
Dans les temps à venir on comprendra difficilement que la volonté d'un mort pût lier des vivants; qu'un homme eût pu être autorisé à entourer de clôtures des kilomètres de terrain; qu'il eût pu, sans avoir pour cela besoin de l'autorisation de l'État, laisser des champs en jachère, démolir ou construire des bâtiments, mutiler des paysages, supprimer ou profaner des œuvres d'art; qu'il ait pu se croire autorisé, moyennant certaines taxes, à exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre à son service autant d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait, la seule condition exigée de lui étant de n'insérer dans les contrats aucune clause contraire à la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle profession ou commerce, dans la mesure où il ne s'agissait pas d'un monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie; qu'il ait pu se permettre des dépenses somptuaires, préjudiciables à la communauté, à la condition seulement que ces dépenses ne dépassent pas les limites de sa solvabilité. Au cours de ces dernières décades, nous avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des limites d'une laborieuse économie individuelle, d'art stérile et d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en discussion une loi économique dont elle pouvait attendre des profits ou des pertes. Mais dès la deuxième année de guerre, l'idée commençait à se faire jour que toute la vie économique repose sur la base formée par l'État, que la politique pratiquée par l'État vient avant les affaires et que chacun est redevable à tous de ce qu'il possède et de ce qu'il peut.
Dans le domaine économique avait trop longtemps duré un état de choses tel que l'activité individuelle, guidée par l'idée rationaliste du droit individuel et de la liberté illimitée, et se souvenant des injustices dont elle a été victime, ne cédait que pas à pas et à contre-cœur aux exigences de la collectivité, comme on cède à un solliciteur importun et dont rien ne justifie les prétentions. La collectivité doit se demander quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit supérieur, pour laisser à l'économie ce qui reste, après que ce droit a été satisfait, et ce qui est nécessaire à la conservation du mécanisme et pour assurer un genre de vie convenable à ceux qui en ont la charge.