Si l'on considère la production mondiale au point de vue de cette hiérarchie, on recule effrayé devant l'absurdité de notre économie. Des choses superflues, insignifiantes, nuisibles, méprisables sont accumulées dans nos magasins: frivolités de la mode, destinées à briller pendant quelques jours d'un faux éclat, substances enivrantes, excitantes, stupéfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes et mal comprises de modèles artistiques, ustensiles servant, non à rendre service, mais à éblouir, niaiseries qui sont comme la petite monnaie courante de l'échange forcé de cadeaux. Toutes ces non-valeurs remplissent magasins et dépôts où elles sont renouvelées tous les trois mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le travail de millions de bras, des matières premières, du charbon, des machines, des installations d'usines et accaparent à peu près le tiers de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, à l'auberge, a vanté l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'œil sur les devantures des magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une pelouse déshonorée par des gnomes, des lièvres et des champignons en terre glaise qu'un humour stupide y a placés à titre de soi-disant décoration, celui-là peut se faire une idée concrète de l'économie erronée de notre temps. Si la moitié seulement du travail gaspillé était employée judicieusement, tous les pauvres des pays civilisés pourraient être nourris, habillés et logés.

Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse direction imprimée à notre économie et de la part qui, malheureusement, revient à nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre époque, nous fournirions à l'époque à venir des moyens dont elle pourra et devra se servir pour répandre sur tous un juste bien-être. Notre tâche consiste à reconnaître le mal et à chercher des remèdes, guidés que nous sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une affaire privée, que cette consommation puise dans des réserves de forces et de matériaux qui n'existent qu'en quantités limitées et dont nous avons la responsabilité.

C'est pourquoi aussi les méthodes de production et de fabrication ne sont pas, à leur tour, une affaire privée, mais présentent un intérêt général. Considéré en gros, le bien-être de notre époque, qu'il soit une fonction de la production ou des moyens de transport, dépend en dernière analyse de la plus noble substance de notre planète: du charbon. Ce que des milliers de siècles ont produit en fait de précieuse végétation, ce qu'ils ont condensé en baumes et essences de différente composition et accumulé au sein de la terre, notre génération l'arrache aux flancs de celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer à la combustion. Notre époque économique mériterait d'être un jour dénommée d'après cette réserve carbonifère d'où elle a tiré ses trésors. Nous avons trop tard reconnu la valeur de cette véritable pierre philosophale, et trop tard commençons-nous à la ménager. C'est la tâche de la législation d'exiger une séparation scrupuleuse de la substance fossile par la distillation et la décomposition et de n'autoriser l'utilisation calorique que des produits les moins précieux; à la législation incombe également le soin d'empêcher, en même temps que le gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises installations et du manque d'économie. Si le charbon était honoré, comme le sont le blé et le pain, nous serions d'ores et déjà débarrassés du souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires dans les usines. De même qu'on a créé une inspection du travail, destinée à veiller à l'exécution de mesures de sécurité et de bien-être, nous avons besoin d'une protection législative des domaines d'exploitation, afin d'empêcher le gaspillage inconsidéré et ruineux.

Que la considération mathématique de la consommation soit impuissante à nous faire entrevoir les conditions de l'élévation du niveau de culture des nations, c'est là un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et, cependant, il est bon d'établir entre la consommation et le niveau de culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposées puissent se rattacher à notre déduction.

Nous avons établi la hiérarchie des besoins, afin de faire ressortir la relativité du luxe, considéré comme une grandeur-indice. Mais nous avons jusqu'ici éludé la question de savoir quel est le but dernier de la consommation, à quelle fin elle sert. Si nous croyions que la conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier du travail mondial et de la production de biens, on devrait considérer la pitié et la recherche du plaisir comme les seules forces capables d'orienter vers l'avenir notre volonté, dépourvue de conviction et de passion. Or, la volonté ardente et convaincue, qui aspire à la perfection, suppose et démontre l'existence de valeurs absolues; en entrevoyant et en annonçant la croissance des âmes, nous préparons la voie que doit suivre cette volonté: nous le faisons, en édifiant le monde intermédiaire qui repose sur la matière et s'élance dans le sublime.

Ce monde est appelé à durer; toutes les œuvres d'amour, d'art, de foi et de pensée que l'humanité a conçues et vécues resteront impérissables; le songe de Jacob se trouve réalisé; nous entrevoyons l'œuvre éternelle de l'humanité accomplissant sa mission.

Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en elles-mêmes.

En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition, et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?

Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe: l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une revendication, mais une responsabilité.

Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est humain, c'est-à-dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux, suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous avons à jeter un coup d'œil sur la notion de législation somptuaire.