Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec un petit.
Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses?
III.—La lutte contre les monopoles privés et personnels est une tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera son application législative ou pratique dans chaque cas particulier. Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin, qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les particuliers outre mesure.
À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité.
Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir.
Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents, chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui, faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion incroyable la force de production.
Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon.
IV.—Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant être transmise par héritage est fournie par la forme économique de l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons qu'on cite en faveur de la conservation des latifundia reposent soit sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être supprimé aussi tôt que possible.
Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot, sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins morales et culturelles. Les plus belles œuvres et les plus beaux monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être hérités.
Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu, disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain, dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux qui méprisent.