Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante, comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale corporative ou dans celle des ordres religieux.
Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.
Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété.
La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise, la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi parfaite que le permettent les circonstances du moment.
Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin, faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se trouvent en excédent dans ses caisses.
À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.
Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi. Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu. L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.
Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où, d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.
C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent dans la même direction que le développement du régime de la possession, c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.
Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés, fonctionnaires, ouvriers, etc.