L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet la fondation d'entreprises moyennes.
L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale. L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent.
À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple, non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu, l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant, un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs moins qualifiés entre de plus en plus dans les mœurs, les luttes pour les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé, ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur de travail.
La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines de ces formations adoptent le principe de la participation des collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail.
Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles. Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de développement compatibles avec la dignité et la destination divine de l'esprit humain.
Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le résumer dans les propositions suivantes:
1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce qui aura pour effet:
La suppression du gaspillage;
La transformation de la production superflue en production utile;
La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle;