Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité.

Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs, comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté allemande.

Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?

Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu; mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à-dire de la conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde conviction qui réside dans le cœur des hommes.

Mais, dirait-on, à remplacer l'énigme de la liberté par l'énigme de la conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée. Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il devient le problème du développement et des faits les plus élevés de notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse, formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance, en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.

De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme, considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue. C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts.

En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale, d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer plus profondément la nature des choses et des institutions existantes, une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième question préalable.

3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus vivement sollicités par les grandes Puissances que les États impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport avec ses conditions géographiques et physiques.

On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres, être importée et implantée partout. La civilisation possède une force d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de pierres.

L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de ce vouloir-vivre et du droit à la vie.