Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée, non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête.
C'est ainsi que le xixe siècle est devenu l'époque des grandes divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale, événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la désagrégation de l'autre.
Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du processus d'interversion des couches sociales.
L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture. On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer. Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication, les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour l'exportation.
Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine étrangère.
Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays.
Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances nouvelles.
Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher: et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière d'agir protection du travail national et, effectivement, les systèmes de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique.
Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise, car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger, la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer l'Empire.
Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de la politique extérieure des États vers des buts économiques; l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice idéal de l'universalité se suffisant à elle-même.