La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver, elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la politique.
Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises, dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans l'au-delà. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé.
Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté. Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et nos actions dans l'abîme de l'irréel.
L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs. Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine, elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du moi et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre enfer terrestre, autrement dit le néant.
C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires, nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations.
La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la mécanisation était l'œuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie, asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres, en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme, haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes, bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte dont l'enjeu est notre propre sort.
Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable, inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir, grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle, en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour devenir ses maîtres.
Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se prépare un triste avenir.
Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine.