—Sans maître! proclama le colosse blond, qui se redressa tout d’une pièce. Oui, sans maître, sans droits, sans espoirs!
—Tu pousses le tableau trop au noir... Nous ne sommes pas sans maître, puisque nous sommes devenus nos propres maîtres. Nous ne resterons pas privés de droits, car bientôt une justice s’établira que nul n’aura le pouvoir de violer et qui sera le véritable droit des gens; enfin tu ne peux pas dire que nous sommes sans espoirs, car elles vivent encore dans le peuple allemand, cette antique force et cette valeur qui prépareront notre relèvement.
Mais Thor secoua sa tête blonde. Son visage imberbe, aux traits énergiquement taillés, demeura grave:
—Hélas! nous ne sommes pas encore mûrs pour nous gouverner nous-mêmes; il n’existe point sur cette terre de droit fondé sur l’équité et, quant à nous relever jamais, on saura bien nous en empêcher.
—Je crains que tu ne reviennes de là-bas l’esprit faussé, hasarda Grotthauser. Tu as beaucoup à apprendre parmi nous, Thor!
«Nous sommes loin, ici, de penser comme toi. Certes, pour le moment, cela ne va pas bien. Nous traversons, aujourd’hui, les humiliations pénibles et les vicissitudes qui, jamais, ne furent épargnées aux vaincus.
«Pense à ce que nous perdons.
«Mais un peuple ne doit pas en arriver à douter ou à tomber dans les moyens extrêmes qui n’ont jamais amélioré une situation.
«Nous souffrons de la faim, de la misère, nous attendons les décisions du vainqueur.
«Des faibles peuvent croire qu’il existe une solution brutale à cet état de choses. Mais les forts et les avisés savent bien qu’il nous reste une seule issue, le travail de tous dans le pouvoir qui est à tous. Et, grâce à Dieu, ce sont ceux-là qui sont au gouvernail.