» Non, avant d'entrer en matière, il faut que je vous dise bien que la pièce est tout entière de mon invention.

» Je ne me suis aidée d'aucun événement connu, et, ce qui est plus extraordinaire encore, je n'ai volé aucune de mes idées à un drame français. En qualité de directeur de théâtre anglais, vous refuserez bien entendu de me croire; mais cela n'y fait rien. Ce qui importe, c'est mon premier acte.

» Nous sommes à Hombourg, en pleine saison, dans le fameux salon d'or: la comtesse, mise avec beaucoup de goût, est assise au tapis vert. Des étrangers de toutes les nations sont debout derrière les joueurs, prenant part au jeu ou regardant simplement les coups. Le lord est parmi les assistants. Il est frappé par la physionomie de la comtesse, qu'un mélange de beauté et de laideur n'empêche pas d'être une personne fort agréable. Il surveille son jeu et place son argent sur son petit enjeu à elle. Elle se retourne et lui dit:» N'ayez pas confiance en ma couleur, je n'ai pas eu de chance de toute la soirée. Placez autre part, vous gagnerez peut-être.»

» Le lord, en véritable Anglais, rougit, salue et obéit. La comtesse a prophétisé vrai. Elle continue à perdre, mais le lord gagne le double de la somme qu'il avait risquée.

» La comtesse quitte la table. Elle n'a plus d'argent et elle offre sa chaise au lord.

» Au lieu de la prendre, il lui met galamment dans la main ce qu'il vient de gagner et la prie d'accepter ce prêt. Ce sera une véritable faveur qu'il lui accordera. La comtesse joue de nouveau et perd encore. Le lord sourit d'une manière fort aimable et la prie de lui emprunter encore une petite somme. À partir de ce moment, la chance tourne. Elle gagne et largement. Son frère, le baron, qui tente la fortune dans la salle à côté, voit ce qui se passe et vient rejoindre le lord et la comtesse.

» Faites bien attention, n'est-ce pas, au baron. C'est le rôle important et remarquable.

» Ce personnage a commencé sa vie par une véritable passion pour la chimie expérimentale, cette passion est fort surprenante chez un homme jeune et beau, qui a devant lui un brillant avenir. Une connaissance approfondie des sciences occultes a fait croire au baron qu'il était possible de résoudre ce fameux problème de _la pierre philosophale. _Il a depuis longtemps épuisé toutes ses ressources en coûteuses expériences. Sa soeur l'a ensuite aidé de sa petite fortune, conservant seulement ses bijoux de famille confiés à un de ses amis, banquier à Francfort.

» La fortune de la comtesse une fois engloutie, le baron a cherché une nouvelle source de revenus dans le jeu. Au début de sa périlleuse carrière il est le favori de la Fortune, il gagne souvent, hélas! Et la dégradante passion du jeu remplace dans son âme l'enthousiasme de la science.

» Au moment où la pièce commence, la chance a abandonné le baron. Il songe à tenter une dernière expérience pour découvrir le secret de transformer en or de vils métaux. Mais comment payera-t-il les frais de cette expérience. Comment? répond la Destinée, écho moqueur.