» C'était l'intérêt de la comtesse de ne voir que le côté comique de cette remarque. Elle ne s'en offensa donc pas. Elle ajouta seulement: «Je vais vous donner une demi-heure de réflexion. Vous êtes en danger de mort. Décidez, dans l'intérêt de votre femme, si vous voulez mourir ne valant rien, ou valant mille livres.»

» Laissé seul, le courrier pense sérieusement à sa situation et se décide. Il se lève avec difficulté, écrit quelques lignes sur une feuille de papier qu'il arrache de son carnet, et à pas lents, tout trébuchant, il quitte la chambre.

» La comtesse revient au bout d'une demi-heure et trouve la chambre vide.

» Mais presque aussitôt le courrier ouvre la porte. Pourquoi s'est-il levé?

» Milady, je viens de défendre ma vie, au cas où je reviendrais de cette troisième bronchite. Si vous ou le baron essayez de hâter mon départ d'ici-bas, ou de me priver de mes mille livres de récompense, je dirai au médecin où il pourra trouver quelques lignes qui révéleront le crime de Votre Grâce. Dans le cas où je n'aurais pas assez de force pour tout dire, en deux mots, j'apprendrai au médecin où se trouve ma cachette; il est inutile d'ajouter que la lettre sera remise à Votre Grâce si elle remplit fidèlement ses engagements envers moi.»

» Après cette audacieuse préface, il commence à poser les conditions auxquelles il consent à jouer son rôle, et à mourir, pour mille livres, s'il meure de sa belle mort.

» La comtesse ou le baron devront goûter en sa présence les aliments et les boissons qu'on lui donnera, même les médicaments que le médecin ordonnera pour lui. Quant à la somme promise, elle sera en une bank-note pliée dans une feuille de papier blanc sur laquelle sera écrite une ligne sous la dictée du courrier. Ces deux objets seront alors mis dans une enveloppe cachetée à l'adresse de sa femme, et affranchie, toute prête à être mise à la poste. Ceci fait, la lettre sera placée sous son oreiller; et tant que le médecin aura quelque espoir de le guérir, le baron et la comtesse auront le droit de regarder chaque jour, à l'heure qui leur plaira, si la lettre est toujours à sa place, et si le cachet est resté intact. Il a une dernière condition à poser. Le courrier a une conscience, et pour la garder en repos, il insiste pour qu'on ne lui fasse pas savoir ce qui aura rapport à la séquestration du lord. Non pas qu'il se soucie particulièrement de ce que deviendra son avare de maître, mais il n'aime pas à prendre sa part des responsabilités qui doivent appartenir à d'autres.

» Les conditions acceptées, la comtesse appelle le baron, qui attendait le résultat de la conférence dans la chambre à côté. On lui dit que le courrier a cédé à la tentation.

» Tournant le dos au lit, le baron fait voir une bouteille à la comtesse.

» L'étiquette porte cette indication: _Chloroforme. _Elle comprend que le lord doit être enlevé de sa chambre dans un état d'insensibilité complète. Mais dans quelle partie du palais doit-il être transporté? En ouvrant la porte pour sortir, la comtesse fait tout bas cette question au baron. Le baron lui répond tout bas aussi. «Dans les caveaux!»