«Henry, je voudrais vous embrasser.

—Embrassez, ma chérie.

—Maintenant que je suis votre femme, puis-je vous parler de quelque chose?

—De quoi?

—La veille de notre départ de Venise, il est arrivé un événement.
Vous avez vu la comtesse pendant les dernières heures de sa vie.
Dites-moi si elle vous a fait une confession.

—Elle ne m'a fait aucune confession intelligible, Agnès, et, par conséquent, aucune confession qui vaille la peine qu'on vous attriste en la répétant.

—N'a-t-elle rien dit de ce qu'elle a vu ou entendu dans cette affreuse nuit qu'elle a passée dans ma chambre?

—Rien. Nous savons seulement que la terreur qu'elle y avait ressentie a hanté son esprit jusqu'à la fin.»

Agnès n'était pas entièrement satisfaite. Ce sujet l'a troublait. La courte conversation qu'elle avait eue avec sa misérable rivale d'autrefois lui suggérait des questions qui l'inquiétaient. Elle se souvenait de la prédiction de la comtesse. _Il vous reste encore à me conduire au jour ou je serai découverte et où la punition qui m'attend viendra me frapper! _La prédiction s'était-elle trouvée fausse, comme toute prophétie humaine? Ou s'était-elle réalisée dans cette horrible nuit où elle avait vu l'apparition et où elle avait attiré sans le vouloir la comtesse dans sa chambre à coucher.

Quoi qu'il en soit, rendons ici hommage à la discrétion de Mme Henry Westwick: jamais elle ne tenta une seconde fois d'arracher à son mari ses secrets. Les autres femmes, élevées suivant les préceptes et les habitudes modernes, en entendant parler d'une semblable conduite, eurent naturellement pour Agnès un dédain plein de compassion. À partir de ce moment elles ne parlaient d'elle que comme d'une personne «des temps jadis», curieux spécimen des vertus des vieux âges.