L'Irlande devait seulement être sa première étape sur un chemin détourné, chemin qui la conduisit au Palais, à Venise.
TROISIÈME PARTIE
XIII
Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants.
Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de soulagement.
«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini avec cette terrible femme!»
Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir d'Agnès.
Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants, comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une fidèle alliée de sa belle-soeur.
«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de vous écouter, ils le feront.»
Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer, Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir milady.