Tombant de fatigue et de sommeil, il espérait naturellement passer une bonne nuit. D'une excellente santé, Henry dormait tout aussi bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre chambre; néanmoins, sans la moindre raison, son attente fut déçue. Le lit luxueux, la chambre bien aérée, le charme délicieux de Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux sommeil, mais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible sentiment de malaise le tint éveillé jusqu'au jour. Il descendit dans le café aussitôt que les gens de l'hôtel furent sur pied, il commanda à déjeuner.

Un autre changement se fit encore en lui dès que le repas fut servi; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il était sans appétit. Une excellente omelette, des côtelettes cuites à point, il renvoya tout sans y goûter, lui dont l'appétit était toujours égal, lui qui s'accommodait de tout.

La journée s'annonçait belle et brillante.

Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido.

Dehors, à l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il n'avait pas quitté l'hôtel depuis dix minutes qu'il s'endormait profondément dans la gondole. Il se réveilla au moment de débarquer, se jeta à l'eau et goûta le plaisir d'un bain en pleine Adriatique. Il y avait seulement à cette époque-là un pauvre petit restaurant dans l'île; mais l'appétit lui était revenu, et Henry était prêt à manger n'importe quoi; il avala ce qu'on lui servit comme un homme affamé. En y réfléchissant, il ne pouvait comprendre qu'il eût renvoyé l'excellent déjeuner de l'hôtel.

Il rentra à Venise et passa la journée dans les galeries de tableaux et dans les églises. Vers six heures sa gondole le ramena, toujours avec un fort bon appétit, à l'hôtel, où il devait dîner à table d'hôte avec un compagnon de voyage qu'il avait invité.

Tous ceux qui prirent part au dîner y firent honneur, à l'exception d'une seule personne. Au grand étonnement d'Henry, l'appétit avec lequel il était entré à l'hôtel le quitta soudain, sans aucune cause, dès qu'il fut à table. Il but quelques gorgées de vin, mais ne put absolument rien manger.

«Que pouvez-vous bien avoir? lui demanda son compagnon de voyage.

—Je n'en sais pas plus que vous», répondit-il en toute sincérité.

Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et confortable chambre à coucher. Le résultat de cette deuxième expérience fut semblable au premier: il ressentit encore la même sensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore une fois il essaya de déjeuner, mais l'appétit lui fit toujours défaut!