—Tué?

—Oui, ne le saviez-vous pas? Mais non; comment l’auriez-vous su? Il est tombé sous les balles des Missouriens.

Etait-ce parce qu’il n’était pas radicalement contraire au bon ton d’avoir un beau-père fusillé par les Missouriens?

Etait-ce parce qu’il s’imaginait pouvoir aisément engager Kitty à supprimer cette partie de son histoire?

Mais la jeune fille lui paraissait bien jolie, assise ainsi, son regard honnête levé sur lui; et tout cela passa sur l’esprit d’Arbuton sans y laisser de traces.

—Mon père appartenait au parti des Etats-Libres, continua Kitty avec fierté, bien qu’il eût d’autres opinions lorsqu’il était parti pour le Kansas, ajouta-t-elle simplement, pendant qu’Arbuton continuait à associer dans son esprit ces différents noms avec les vagues souvenirs qui lui restaient d’une lutte maintenant oubliée. Il était vivement agacé par le caractère désagréable de tout cela, et il se disait pourtant que Kitty était bien jolie.

—Mon père s’était rendu là dans l’intention de publier un journal en faveur de l’esclavage. Mais, lorsqu’il se fut aperçu, plus tard, de ce qu’étaient réellement les aventuriers exclavagistes de la frontière, il se tourna contre eux. Il en avait longtemps voulu à mon oncle de s’être fait abolitionniste, et s’était même querellé avec lui à ce sujet. Nous lui écrivîmes du Kansas; la réconciliation se fit, et, avant de mourir, mon père put dire à ma mère qu’elle trouverait un refuge chez mon oncle. Mais elle était déjà malade, et ne lui survécut que d’un mois. Lorsque mon cousin arriva pour nous chercher, quelques instants seulement avant la mort de ma mère, c’est à peine s’il restait un morceau de pain dans notre humble demeure. Eriécreek fut un paradis pour moi. Et pourtant, même à ce dernier endroit, nous avons un genre de vie qui, je le crains, ne vous conviendrait en aucune façon. Mon oncle ne possède que juste de quoi vivre, et nous sommes des gens ordinaires. Je suppose, continua doucement la jeune fille, que je n’ai jamais eu ce que vous appelez de l’éducation. Mon oncle m’a indiqué d’abord ce qu’il me fallait lire, et puis je me suis guidée seule. Cela me semblait venir naturellement; mais ce n’est pas une éducation, cela, qu’en dites-vous?

—Je vous demande pardon, dit Arbuton, en rougissant.

Il avait complètement perdu le fil du récit, en écoutant la voix musicale de la jeune fille hésitant sur les détails de cette humble histoire.

—Je veux dire, reprit Kitty, que je crains d’être incomplète. Je suis terriblement ignorante sur certaines choses. Je n’ai aucuns talents de société; je ne connais que les quelques notes de chant et de piano que vous avez entendues. Je ne saurais distinguer une belle peinture d’une mauvaise. Je n’ai jamais entendu d’opéra. Je ne sais pas ce que c’est que le beau monde. Et maintenant, ajouta-t-elle avec un mouvement de sublime désintéressement, imaginez une jeune fille comme celle-là dans Boston!