—En d'autres termes, vous me demandez si je suis un homme d'honneur, dit Osborne avec fierté; c'est cela, n'est-ce pas, que vous voulez dire? Depuis quelque temps vous prenez avec moi un ton que je ne veux pas.... que je ne supporterai pas davantage.
—Eh bien! oui, je vous ai dit que vous négligiez une charmante fille, George; je vous ai dit qu'en allant à la ville vous devriez aller la voir et ne point fréquenter les maisons de jeu de Saint-James.
—C'est votre argent que vous réclamez? dit George d'un air moqueur.
—Oui, sans doute; car je n'en ai pas tant à gaspiller, dit Dobbin, et vous en parlez bien à votre aise.
—Allons, William, je vous demande pardon, dit George cédant à la voix du remords; je vous ai trouvé mon ami en mainte occasion, Dieu le sait. Vous m'avez tiré de bien des mauvais pas. Lorsque Crawley des gardes m'a gagné cette somme d'argent, que serais-je devenu sans vous? Oh! je ne l'ai pas oublié. Mais vous ne devriez pas être si sévère avec moi et venir toujours me faire de la morale; je suis fou d'Amélia, je l'adore: ne vous fâchez donc plus. C'est une perfection, je sais. Mais, voyons, ne peut-on pas jouer un peu? Le régiment revient des Indes-Orientales; laissez-moi jouir de mon reste. Quand je serai marié, je me réformerai. Oh! oui, sur mon honneur. Mais maintenant, Dob, je dis que vous avez tort de vous fâcher; je vous donnerai cent livres le mois prochain: car mon père, je le sais, a l'intention de me faire un joli cadeau. Je vais, de ce pas, demander une permission à Heavytop, et demain à la ville je verrai Amélia. Dites-moi, êtes-vous content?
—Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George, dit l'excellent capitaine. Quant à mon argent, mon garçon, je sais que, si j'en deviens bien pressé, vous êtes prêt à partager votre dernier schelling avec moi.
—Certainement, par Dieu! Dobbin, dit George avec un grand air de générosité, bien qu'il n'eût jamais le moindre argent dans sa poche.
—Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gourme de jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvre Emmy quand elle vous demandait l'autre jour, vous auriez envoyé au diable et billes et billard. Allez la consoler, double scélérat. Allez lui écrire une longue lettre; faites quelque chose pour la rendre heureuse: il suffit de si peu!
—Je crois, en effet, qu'elle m'aime diablement,» dit le lieutenant d'un air satisfait de lui-même. Et il alla dans la salle commune rejoindre ses gais compagnons pour la fin de la soirée.
Pendant ce temps, à Russell-Square, Amélia regardait la lune qui répandait de pâles rayons sur sa paisible demeure comme sur la caserne de Chatham, où le lieutenant Osborne avait son campement. Elle se demandait à elle-même ce qui pouvait alors occuper son héros. «Peut-être fait-il la ronde des sentinelles, pensait-elle; peut-être est-il à bivouaquer; peut-être console-t-il un camarade blessé; peut-être étudie-t-il l'art de la guerre dans sa chambre déserte.» Ses douces pensées s'envolaient comme des anges ailés, et, traversant la rivière jusqu'à Chatham, s'efforçaient de pénétrer dans la caserne de George.