«Je sais tout.»
Sur quoi Rebecca l'embrassa.
Pas un mot de plus ne fut échangé entre les deux jeunes femmes sur ce charmant secret; mais il devait avant peu tomber dans le domaine public.
Peu après les événements que nous venons de rapporter, miss Rebecca Sharp se trouvant encore chez sa protectrice à Park-Lane, on vit dans Great-Gaunt-Street un écusson de plus figurer parmi ceux qui formaient déjà la décoration de ce funèbre quartier. Placé sur la façade de la maison de sir Pitt Crawley, il n'annonçait point cependant la mort du digne baronnet. C'était un écusson de femme. Quelques années auparavant il avait déjà servi pour la vieille mère de sir Pitt, feue la douairière lady Crawley. Après son temps d'exposition, l'écusson enlevé était resté à moisir dans quelque coin de la maison du baronnet. Il revit le jour en l'honneur de la pauvre Rose Dawson. Sir Pitt était veuf une seconde fois. Les armes écartelées sur l'écu avec celles du baronnet n'appartenaient point à la pauvre Rose: la fille du quincaillier n'avait point d'armoiries. Mais les anges peints sur l'écu ne pouvaient-ils pas aussi bien lui aller qu'à la mère de sir Pitt, ainsi que le resurgam écrit en devise, et accompagné pour support de la colombe et du serpent des Crawley? Des armoiries, un écusson, le resurgam, quel sujet fécond pour moraliser!
M. Crawley avait apporté ses soins et ses consolations à cette femme délaissée sur son lit de souffrances; et elle avait quitté le monde, raffermie par ses pieuses exhortations. Depuis bien des années il était seul à lui témoigner des égards et des attentions. Telle était dès longtemps l'unique consolation de cette âme faible et abandonnée. La matière chez elle avait longtemps survécu à l'esprit. Le cœur était mort pour qu'elle pût devenir la femme de sir Pitt.
Tandis qu'elle trépassait à Crawley, son mari était à Londres à négocier quelques-unes de ses innombrables spéculations et à se disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait néanmoins le temps d'aller souvent à Park-Lane et d'écrire notes sur notes à Rebecca pour la supplier, la conjurer, lui commander de revenir à la campagne auprès de ses jeunes élèves, qui n'avaient plus personne pour les surveiller depuis la maladie de leur mère. Mais miss Crawley ne voulait pas entendre parler de départ; car, bien que Londres ne possédât pas femme à la mode aussi disposée à mettre ses amis à l'écart, sans le moindre regret, dès qu'elle se sentait lasse de leur société, ni aussi prompte à s'en fatiguer, cependant elle était excessive dans ses attachements pendant toute leur durée, et sa passion pour Rebecca était encore dans sa première ardeur.
La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu à une grande douleur ni à de longs commentaires dans la maison de miss Crawley.
«Je ferai bien de remettre ma soirée du trois, dit miss Crawley; puis, après une pause, elle ajouta: Je pense que mon frère aura la convenance de ne pas convoler à de nouvelles noces.
—C'est pour le coup que Pitt serait furieux», remarqua Rawdon, toujours avec les mêmes sentiments fraternels pour son aîné.
Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famille, la plus triste et la plus affectée de cet événement. Elle quitta ce jour-là le salon avant le départ de Rawdon. Mais, par le plus grand des hasards, ils se rencontrèrent en bas comme ce dernier allait partir, et ils eurent ensemble une longue conversation.