—Je vous ai déjà dit que nous n'étions pas au régiment! reprit miss Anne.

—Au régiment! morbleu, je voudrais bien entendre quelqu'un parler comme vous au régiment, s'écria le digne Dobbin avec un enthousiasme chevaleresque. Oui, je voudrais, morbleu! qu'un homme s'avisât de dire quelque chose contre elle. Mais les hommes ne bavardent pas de cette façon, Anne; il n'y a que des femmes pour s'ameuter de la sorte, pour confondre ainsi leurs hurlements et leurs clabaudages. Eh bien! vous allez vous mettre à pleurer pour cela. Vous n'êtes que des oies.» Et William Dobbin s'apercevant que les yeux rouges de miss Anne commençaient comme à l'ordinaire à se gonfler de larmes, dit aussitôt: «Eh bien! vous n'êtes pas des oies, vous êtes des cygnes ou tout ce que vous voudrez, seulement laissez tranquille miss Sedley.

—Rien ne peut se comparer à l'ardeur chevaleresque de William au sujet de cette petite effrontée coquette,» se disaient entre elles la mère et les sœurs de Dobbin.

Elles redoutaient fort que, son mariage avec Osborne n'ayant pas de suite, elle ne trouvât sur-le-champ un autre admirateur dans le capitaine. Ces honnêtes femmes réglaient sans doute leurs prévisions d'après leur propre expérience, ou plutôt, car les occasions de mariage et de coquetterie n'étaient pas fort communes pour elles, selon leur manière de comprendre le bien et le mal, le juste et l'injuste.

«Il est fort heureux, ma chère maman, disaient ces jeunes filles, que le régiment ait reçu son ordre de départ; au moins voilà un danger auquel échappe notre frère.»

Le régiment était en effet désigné pour partir, et c'est ainsi que l'empereur des Français se trouve mêlé à notre histoire, qui, sans l'auguste intervention de ce personnage muet, n'aurait point mérité les honneurs de la publicité. C'était lui qui avait causé la ruine des Bourbons et celle de M. John Sedley. C'était lui dont l'arrivée à Paris faisait, en France, reprendre les armes pour le soutenir, et dans toute l'Europe pour le chasser. Pendant que la nation française et l'armée lui juraient fidélité autour des aigles, dans le champ de Mai, les quatre plus puissantes armées de l'Europe se réunissaient pour faire la chasse à l'aigle, et l'une d'elles, l'armée anglaise, comptait dans ses rangs deux de nos héros; le capitaine Dobbin et le capitaine Osborne.

La nouvelle de l'évasion de Napoléon et de son débarquement en France fut accueillie par le valeureux ***e avec cette joie belliqueuse et enthousiaste que comprendront sans peine tous ceux qui connaissent ce fameux régiment. Depuis le colonel jusqu'au moindre tambour, chacun était rempli d'ambition, d'espoir et d'ardeur patriotique, chacun savait gré à l'empereur des Français d'être ainsi venu troubler la paix de l'Europe comme d'une faveur toute particulière. Il arrivait enfin, ce temps si désiré par le ***e, où il pourrait aller montrer à ses compagnons d'armes qu'il se comportait aussi bien sur le champ de bataille que les vétérans de la Péninsule, et qu'il n'avait point perdu sa valeur guerrière dans les Indes occidentales, au milieu des ravages de la fièvre jaune. Stubble et Spooney pensaient obtenir une compagnie sans avoir besoin de l'acheter. Avant la fin de la campagne, dont elle était bien résolue à partager les fatigues, mistress la major O'Dowd, espérait pouvoir signer: Mistress la colonel O'Dowd, chev. du Bain. Nos deux amis, Dobbin et Osborne, partageaient, chacun à sa manière, la fièvre générale: M. Dobbin, avec beaucoup de calme, M. Osborne, avec une exaltation bruyante, se montraient décidés à faire leur devoir et à obtenir leur part de gloire et de distinctions.

La commotion que ressentit le pays à cette nouvelle avait quelque chose de si national, que toute question d'intérêt privé disparut. C'est sans doute pour ce motif que George Osborne, tout récemment promu à son nouveau grade, et songeant déjà à un nouvel avancement, ne prit pas garde à d'autres événements qui eussent sans doute attiré son attention dans des temps plus calmes.

La catastrophe du bon M. Sedley ne l'attrista pas autrement. Il essayait son nouvel uniforme, qui lui allait à merveille, le jour où se tint la première réunion des créanciers de l'infortuné vieillard. Son père lui avait dit que la frauduleuse et abominable conduite de ce banqueroutier le forçait à lui renouveler ses injonctions au sujet d'Amélia, et que c'en était fini pour toujours des projets de mariage. Il lui compta ce soir-là une somme assez ronde pour payer son uniforme et ses épaulettes, qui lui donnaient si bonne mine. Ce jeune homme, peut-être trop libéral, faisait toujours bon accueil à l'argent, et il accepta sans plus de cérémonie la généreuse gratification de son père. Les affiches de vente tapissaient déjà la maison Sedley, où il avait passé tant de journées heureuses. Il put les apercevoir en sortant le soir de chez son père pour se rendre chez le vieux Slaughter, où il descendait quand il venait à la ville; la lune les éclairait de ses pâles rayons. Cette maison, où avait régné jadis le bien-être, était fermée pour Amélia et ses parents. Où cette malheureuse famille avait-elle trouvé un asile? La pensée de leur désastre fit sur lui une impression profonde; il fut très-sombre ce soir-là au café de Slaughter. Il but beaucoup, et ses camarades en firent la remarque.

Dobbin, étant survenu, voulut l'empêcher de boire. Mais Osborne lui dit qu'il buvait ainsi à cause de son excessive tristesse. Son ami le pressa alors de maladroites questions, et lui demanda s'il avait des nouvelles. Osborne refusa d'entrer dans aucun détail, disant seulement qu'il avait l'esprit tout bouleversé et qu'il était bien malheureux.