Tout dévoué à ces projets matrimoniaux, M. Dobbin, suivi de l'approbation et des vœux de mistress Sedley, qui n'avait nulle envie de traiter directement cette affaire avec son mari, se rendit auprès de John Sedley, dans la maison où il descendait dans la Cité, au café du Tapioca. C'était là que, depuis la fermeture de ses bureaux et les rigueurs de sa destinée, le pauvre vieillard ruiné allait chaque jour écrire et recevoir sa correspondance, réunissant ses lettres en liasses mystérieuses qu'il fourrait dans les poches de ses habits. Rien de plus triste que ce mystère, ces soucis, ces démarches où en est réduit tout homme ruiné, ces lettres qu'il étale sous vos regards, et où se lit la signature de quelque richard connu; ces papiers gras et déchirés renfermant des promesses de secours et des compliments de condoléances; fragile espoir sur lequel on se fonde pour un retour à la fortune.

Dobbin trouva au milieu de ces illusions de la misère celui qui avait été jadis l'épanoui, le joyeux, l'opulent John Sedley. Ses habits, autrefois coquets, étaient blancs sur les coutures. Le cuivre des boutons commençait à percer. L'infortuné avait les traits pâles et défaits. Sa cravate et son jabot chiffonnés tombaient en désordre sur son gilet devenu trop large. Dans ses beaux jours, quand il avait traité George et Dobbin au restaurant, personne n'y parlait et n'y riait plus haut; tous les garçons se heurtaient autour de lui. On éprouvait un sentiment de peine à voir maintenant l'humble et triste figure de John au café du Tapioca. Un vieux garçon aux yeux éraillés, aux bas crasseux, aux souliers pesants, avait pour office d'apporter aux habitués de ce triste repaire des pains à cacheter dans des verres, de l'encre dans des godets de plomb, et des morceaux de papier qui semblaient être dans ce lieu l'unique objet de consommation.

En apercevant William Dobbin qui lui avait servi de plastron en mille occasions, le vieux Sedley lui tendit la main d'un air humble et indécis; il l'appela monsieur. Un sentiment de tristesse et de peine s'empara de William Dobbin, et il fut affecté de l'accueil et des paroles de l'infortuné vieillard, comme si lui-même avait été coupable du malheur qui le réduisait à cette piteuse situation.

«Je suis aise de vous voir, capitaine Dobbin.... monsieur...,» dit-il en jetant un œil attristé sur son visiteur.

La figure allongée et la tournure militaire du capitaine firent briller de curiosité les yeux éraillés du garçon et tirèrent de son assoupissement la vieille dame qui ronflait au comptoir au milieu de ses tasses ébréchées.

«Comment vont le digne alderman et milady votre excellente mère, monsieur?»

Il jetait un coup d'œil au garçon en prononçant ce mot de milady, comme s'il avait voulu dire: «Vous voyez, j'ai encore des amis, et parmi les personnes de rang et de distinction.»

«Venez-vous me demander quelque service, monsieur? Mes jeunes amis Dale et Spiggot conduisent maintenant mes affaires jusqu'à l'installation de mes nouveaux bureaux; car je ne suis ici que très-provisoirement, vous savez, capitaine. Voyons, qu'y a-t-il pour votre service? Voulez-vous accepter quelque chose?»

Dobbin, plein d'hésitation, lui protesta en bredouillant qu'il n'avait ni faim ni soif, qu'il ne venait point parler d'affaires avec lui, qu'il venait seulement prendre des nouvelles de M. Sedley et serrer la main à un vieil ami. Puis il ajouta en donnant la plus effroyable entorse à la vérité:

«Ma mère va assez bien... c'est-à-dire qu'elle a été très-souffrante; elle attend le premier beau jour pour sortir et pour aller voir mistress Sedley. Comment va mistress Sedley, monsieur? J'espère que sa santé est toujours bonne.»