—Ma chère âme, elles vous auraient aimée si vous aviez eu à vous deux cent mille livres, répliqua George; ainsi le veut l'éducation qu'elles ont reçue. Dans notre société, on ne connaît que l'argent comptant. Nous vivons au milieu des banquiers, des financiers de la Cité, et chacun d'eux, en vous parlant, a besoin de faire sonner ses guinées dans sa poche. Ils sont fiers de posséder dans leurs rangs ce lourdaud de Frédérick Bullock qui va épouser Maria, Goldmore, le directeur de la compagnie des Indes, Dipley, qui est dans le commerce des suifs, notre commerce à nous, dit George avec un rire forcé et en rougissant. Au diable ce troupeau de rogneurs d'écus! Je m'endors toujours à leurs assommants et cérémonieux dîners. Je ne fais que rougir dans ces fêtes ridicules données par mon père. Moi, j'ai l'habitude de vivre avec des gentilshommes, des gens du monde, Emmy, et non point avec ces grossiers commerçants. Chère petite femme, vous êtes la seule personne de notre classe qui ait la tournure, les pensées et le langage d'une grande dame. C'est qu'aussi vous êtes un ange, et vous avez beau faire, il n'en sera ni plus ni moins. On dirait, en vous voyant, une grande dame. Miss Crawley, qui a fréquenté les meilleures sociétés de l'Europe, ne l'avait-elle pas remarqué? Et, quant à Crawley des gardes-du-corps, vrai Dieu! voilà un fameux gaillard. Il me plaît pour avoir épousé la femme qu'il aimait.»

Amélia admirait beaucoup M. Crawley à cause de son équipée, trop peut-être. Rebecca ne pouvait manquer d'être heureuse avec lui, et elle disait en riant que Jos finirait bien par en prendre son parti.

C'est ainsi que le couple amoureux était revenu aux épanchements des premiers jours. Amélia avait repris toute sa confiance, tout en se disant très-jalouse de miss Swartz et en témoignant, la petite hypocrite, la plus vive terreur de se voir oubliée par George pour l'héritière de Saint-Kitts aux immenses richesses et aux vastes domaines. Mais, en fait, elle était trop heureuse pour ressentir des craintes ou des doutes; elle voyait George à ses côtés; aucune héritière, aucune beauté ne pouvait plus maintenant lui causer de terreur.

Quand le capitaine Dobbin revint dans l'après-midi pour rendre compte de ses négociations, son cœur s'épanouit en voyant Amélia reprendre la fraîcheur de la jeunesse, en l'entendant rire, badiner et chanter au piano ses vieilles romances, jusqu'au moment où retentit la sonnette de la porte. C'était M. Sedley qui rentrait, et George dut battre en retraite devant lui.

Après le premier sourire d'arrivée, miss Sedley ne s'était pas plus inquiétée de Dobbin que s'il n'y était pas. Pour lui, il se sentait heureux du bonheur de la jeune fille, et s'applaudissait de pouvoir s'en faire l'instrument.

CHAPITRE XXI.

Querelle à propos d'une héritière.

Les mérites incontestables que possédait miss Swartz avaient assurément de quoi inspirer une violente passion, et l'âme du vieil Osborne se berçait déjà de mille rêves ambitieux qu'il espérait bientôt, grâce à cette héritière, voir passer à l'état de réalités. Il était ravi des avances et des cajoleries que ses filles faisaient à leur nouvelle amie, et il déclarait que sa plus grande joie comme père était de voir ses enfants placer si bien leurs affections.

«Il ne faut point chercher, disait-il à miss Rhoda, dans notre humble retraite de Russell-Square, la splendeur et le luxe que vous offrent les salons aristocratiques. Chère demoiselle, mes filles sont toutes simples, tout ouvertes. Ce qu'on peut dire pour elles, c'est qu'elles ont le cœur bien placé et ressentent pour vous une tendresse qui prouve en leur faveur. Quant à moi, je ne suis qu'un négociant tout uni et tout rond dans les affaires, et sans prétention, comme pourront vous le dire Hulker et Bullock, les correspondants de feu votre père, de si respectable mémoire. Vous trouverez chez nous cette cordialité et cette franchise qui font le bonheur, et, pour tout dire en un mot, une famille respectée, une table simple, des mœurs honnêtes, un accueil affectueux. Ah! chère miss Rhoda, chère Rhoda, laissez-moi vous appeler ainsi, car mon cœur, je vous le jure, s'épanouit de joie à votre approche. Je vous le dis du fond du cœur, je ne sais quel instinct me pousse vers vous. Vite, un verre de Champagne! Hicks, du Champagne pour miss Swartz.»

Pourquoi douter de la véracité du vieil Osborne, de la sincérité de ses filles dans leurs protestations de tendresse pour miss Swartz? Combien de gens y a-t-il ici-bas dont les affections savent aller ainsi au-devant des écus et les saluent de loin! Leurs plus tendres sympathies sont toujours prêtes pour ceux qui ont le bon esprit d'avoir beaucoup d'argent et qui justifient l'amitié qu'on leur accorde par leur rang dans le monde. Pendant quinze ans, les Osborne n'avaient manifesté qu'une très-mince tendresse à la pauvre Amélia, tandis qu'une seule soirée suffit pour les enflammer d'une belle passion en faveur de miss Swartz, de manière à persuader les plus incrédules sur la sympathie mystérieuse des cœurs.