«Que diable, Dobbin, pourquoi ne prenez-vous pas la vieille Malcy? vous n'avez qu'à la demander pour l'avoir. Je vous parie cent contre deux qu'elle dira oui.

—Eh! oui, de George, continua-t-il une fois lancé. Il s'est élevé une querelle entre lui et M. Osborne; or, vous savez que je l'aime comme un frère, ce cher George, et je voudrais faire en sorte d'étouffer ce débat à sa naissance; nous allons partir pour l'étranger, miss Osborne. Demain peut-être vont arriver les ordres d'embarquement; qui oserait répondre des suites de la campagne? Allons, plus de calme, miss Osborne, il faut au moins faire en sorte que le père et le fils se séparent bons amis.

—Mais il n'y a rien de grave, capitaine Dobbin; c'est une bouderie comme il y en a si souvent entre eux, reprit la jeune demoiselle. Nous attendons George d'un jour à l'autre. Ce qu'en disait son père, c'était pour son bien. Il n'a qu'à revenir et il n'y paraîtra plus; il n'y a pas jusqu'à cette chère Rhoda, qui ne soit prête, j'en suis sûre, à lui pardonner. Les femmes, capitaine, ont toujours le pardon trop facile.

—Cela est vrai, surtout de vous, de votre cœur, dit Dobbin, avec la plus noire perfidie. Aussi c'est un crime impardonnable à un homme de causer de la peine à une femme. Vous, par exemple, que deviendriez-vous si l'homme qui vous a juré sa foi vous était infidèle?

—Oh! alors, j'en mourrais! Je me précipiterais par la fenêtre! j'avalerais du poison! je succomberais à l'excès de ma douleur! Oh! oui, bien sûr, s'écria la sensible demoiselle, qui déjà avait vu plusieurs amants lui échapper et n'en était pas moins vivante et très-vivante.

—Vous n'êtes pas la seule à penser de la sorte, continua Dobbin; il y en a d'autres aussi sensibles que vous. Je ne parle point de l'héritière des Indes, miss Osborne, mais d'une pauvre fille que George a aimée autrefois, et qui, depuis son enfance, a fait de lui l'unique objet de ses pensées. Je l'ai vue dans la misère, résignée à son malheur, toujours pure, toujours irréprochable. Je vous parle de miss Sedley. Ah! chère miss Osborne, votre cœur généreux peut-il en vouloir à votre frère de lui avoir été fidèle? Un remords éternel s'emparerait de lui, s'il délaissait cette pauvre fille. Ainsi, à votre tour, aimez celle qui vous a toujours aimé.... Je viens de la part de George vous dire qu'il se regarde lié envers elle par des serments irrévocables, et vous prie, vous au moins, de vous rallier à sa cause.»

Quand M. Dobbin se sentait sous l'influence d'une forte émotion, il éprouvait toujours quelque embarras à trouver ses premières paroles; mais bientôt le reste suivait avec la plus grande volubilité, et, à dire vrai, ce flux oratoire fit dans le cas présent une très-vive impression sur la personne dont il devait gagner le suffrage.

«Voici, dit-elle, qui est fort pénible et fort singulier. Refuser un si brillant parti! En tout cas, capitaine Dobbin, George a trouvé en vous un valeureux champion de sa cause. Pourquoi faut-il que tous ces efforts soient en pure perte. Cependant, je vous le dis, continua-t-elle après une pause, cette pauvre miss Sedley peut compter sur mes sympathies les plus vraies et les plus sincères. Quant à ce mariage, il ne nous a jamais paru bien sortable, bien qu'ici nous ayons toujours témoigné à miss Sedley beaucoup d'affection, oh! oui, beaucoup! mais jamais, j'en suis sûre, vous n'aurez le consentement de mon père.... D'ailleurs une jeune fille bien élevée.... qui a de bons principes, devrait.... George lui-même devrait n'y plus penser, entendez-vous, mon cher capitaine Dobbin!

—Un homme doit-il donc ne plus penser à la femme qu'il aimait du moment où le malheur vient à la frapper? dit Dobbin en lui tendant la main. Ah! chère miss Osborne, mes oreilles me trompent sans doute. Aimez, aimez cette jeune fille, aimez-la tendrement. George ne peut plus, il ne doit plus renoncer à elle. Croyez-vous qu'on renoncerait à vous, si vous tombiez dans la pauvreté?»

Cette adroite question impressionna vivement le cœur de miss Jane Osborne.