Dobbin, après avoir prié Chopper de venir à son hôtel l'informer de tout ce qu'il pourrait apprendre sur cette affaire, se dirigea tristement vers son quartier, sans apercevoir dans l'avenir des consolations pour le passé.
À l'heure du dîner, la famille de Russell-Square trouva ce jour-là dans la salle à manger son chef assis à sa place ordinaire, mais l'expression sombre et triste de sa figure fit régner un morne silence parmi les convives. Les demoiselles Osborne et M. Bullock, qui était du dîner, virent bien vite que le père de George était déjà au courant de la grande nouvelle. Ses traits soucieux et moroses comprimaient la joie intérieure de M. Bullock, réduisaient au silence son amabilité et glaçaient sa belle humeur. Il redoublait toutefois d'attentions et d'égards pour miss Maria, à côté de laquelle il était assis, et pour sa sœur, qui présidait au haut bout de la table.
Miss Wirt, en conséquence, se trouvait isolée à sa place; il y avait une place vide entre elle et miss Jane Osborne, occupée par le couvert de George que l'on continuait à mettre en attendant le retour de l'enfant prodigue. Rien ne troubla la monotonie et le silence de ce repas, si ce n'est les confidences langoureuses du souriant M. Frédérick et le bruit heurté de la vaisselle et des porcelaines.
Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied; on eût dit à leur air des pleureurs aux funérailles. Le cuisseau de chevreuil dont Osborne avait parlé à Dobbin, fut découpé par lui dans un morne silence; il laissa enlever son assiette sans avoir presque touché à son morceau. Mais en revanche, il buvait beaucoup et le sommelier ne faisait que remplir son verre.
Enfin, vers la fin du dîner, ses yeux firent le tour de la table et se fixèrent un moment sur le couvert destiné à George; il fit un geste avec l'index de sa main gauche comme pour le désigner aux domestiques; ses filles regardaient sans comprendre, et les domestiques ne s'expliquaient pas davantage le sens de cet ordre silencieux.
«Enlevez cette assiette,» dit enfin M. Osborne, en se levant avec un jurement.
Et repoussant sa chaise du pied, il alla s'enfermer dans sa chambre.
Derrière la salle à manger se trouvait la pièce servant de cabinet à M. Osborne. C'était là le sanctuaire du maître de la maison. M. Osborne s'y retirait le dimanche matin quand il ne voulait pas aller à l'église, et y lisait son journal, étendu sur son grand fauteuil de maroquin rouge. Deux corps de bibliothèque vitrés renfermaient les ouvrages les plus connus, reliés en veau et dorés sur tranches. Du 1er janvier au 31 décembre, jamais une main profane ne dérangeait les livres de leurs rayons. Aucun des membres de la famille n'aurait osé, pour tout l'or du monde, y toucher du bout du doigt. Quelquefois le dimanche soir, lorsqu'il n'y avait eu personne à dîner, on tirait de leur coin la grande Bible rouge et le livre de prières placé à côté d'un exemplaire du Dictionnaire de la Pairie. Les domestiques étaient appelés dans la salle à manger, et Osborne, d'une voix aigre, et emphatique, procédait devant la famille assemblée à la lecture du service du soir.
Enfants ou serviteurs, personne n'entrait dans cette pièce sans un certain frisson d'épouvante. C'était là que M. Osborne révisait les comptes du majordome et examinait le livret du sommelier. Des fenêtres de son cabinet, qui avaient vue sur une cour bien sablée et à l'aide d'une sonnette qui le mettait en communication avec l'écurie, il donnait ses ordres au cocher et le poursuivait de ses jurements. Quatre fois par an, miss Wirt entrait dans cette pièce pour toucher ses appointements, et les demoiselles Osborne y allaient aussi recevoir leur pension trimestrielle. Plus d'une fois, dans son enfance, George y avait été fouetté, tandis que sa mère, tout en émoi, comptait sur le palier les coups du martinet. Jamais ces corrections n'avaient arraché un cri au bambin. La pauvre femme le caressait et l'embrassait en secret après le supplice et lui donnait de l'argent pour le consoler.
Au-dessus de la cheminée s'élevait un tableau de famille qu'on avait transporté à cette place depuis la mort de Mrs. Osborne. On y voyait George sur un poney; sa sœur aînée tenait un gros bouquet à la main, et sa cadette se cachait dans les jupes de sa mère. Tous ces personnages avaient des roses sur les joues, des cerises sur les lèvres, et se renvoyaient de l'un à l'autre le sourire traditionnel des portraits de famille. Depuis longtemps la pauvre mère était descendue dans le tombeau; depuis longtemps aussi on l'avait oubliée. Frère et sœurs, chacun allait de son côté, et bien que membres de la famille, ils étaient comme étrangers dans leurs rapports. Au bout de quelque vingtaine d'années, quand les personnages représentés sur des toiles ont atteint un certain âge, quelle amère épigramme ne trouve-t-on pas dans ces tableaux de famille! Que reste-t-il souvent de ces sourires menteurs, de tout ce fard sentimental? Le portrait en pied d'Osborne, de son encrier d'argent massif, de son fauteuil de cuir, avaient pris la place d'honneur occupée jadis, dans la salle à manger, par cette grande toile de famille.