«Quel tapage faites-vous à vous deux?» cria Rawdon en secouant les dés.
Amélia, à moitié folle de douleur et retenant ses sanglots mal étouffés, se retira dans sa chambre pour y donner un libre cours à ses larmes.
Ce chapitre a été contraint, par les nécessités du récit, de faire une pointe en avant, puis de revenir en arrière, en suivant une marche fort irrégulière en apparence. Mais l'arrivée de Dobbin à Brighton, venant annoncer le départ de l'armée pour la Belgique, sous le commandement de Sa Grâce le duc de Wellington, était un événement d'un assez haut intérêt pour prendre le pas sur tous les menus détails qui forment le fond de cette histoire. On nous pardonnera, nous l'espérons, ce désordre nécessaire, à cause de son peu de gravité dans ses conséquences; et maintenant que la chronologie se trouve rétablie, nous allons rejoindre nos différents personnages dans leurs cabinets de toilette respectifs, où ils s'habillent pour le dîner qui eut lieu comme de coutume le soir de l'arrivée de Dobbin.
Par égard pour sa femme ou dans sa préoccupation pour la nœud de sa cravate, George ne dit rien à Amélia des nouvelles que son ami lui avait apportées de Londres. Il entra cependant dans la chambre avec un air si important, et tenant à la main la lettre de l'homme d'affaires d'une façon si solennelle, que sa femme, toujours en défiance de quelque malheur, s'imagina que pour le moins toutes les calamités de la terre venaient de fondre sur eux. Elle courut toute tremblante au devant de son mari et supplia son cher George de n'avoir point de secret pour elle. Son ordre de départ était-il venu, devait-on se battre la semaine suivante? Ce n'était rien moins que tout cela, elle en était sûre!
Le cher George éluda, par des réponses évasives, tout ce qui avait trait au départ pour l'étranger, et, avec un mélancolique mouvement de tête, il ajouta:
«Non, Emmy, il n'est pas question de tout cela; mes inquiétudes sont pour vous, non pour moi. Les nouvelles que j'ai reçues de mon père sont fort mauvaises. Tous rapports sont rompus entre nous; il me ferme sa porte, il nous livre à la pauvreté. Elle ne me fait point peur, Emmy; mais vous, ma chère femme, comment la supporterez-vous? Tenez et lisez.»
Et il lui présenta la lettre.
Amélia fixait un douloureux et tendre regard sur le héros de ses pensées, grandi encore dans son imagination par la générosité des sentiments qu'il étalait; puis, s'asseyant sur son lit, elle lut la lettre que George lui tendait en se drapant dans une orgueilleuse résignation de martyr. Ses traits prenaient une expression plus calme et plus sereine à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. L'idée de partager la pauvreté et les privations de l'objet aimé est loin d'être pénible pour un cœur de femme vivement épris. Amélia plaçait désormais tout son bonheur dans cette pensée; puis, comme à l'ordinaire, elle fut prise d'un remords subit pour cette joie si intempestive, refoulant dans son âme ce bonheur bien innocent, elle dit avec calme:
«Oh George! George! votre excellent cœur doit saigner cruellement de cette rupture avec votre père!