Tant qu'elle avait son mari auprès d'elle, que lui fallait-il de plus? le départ donc n'avait plus rien de pénible. La guerre avec ses dangers apparaissait bien à l'horizon, mais d'ici là, il y avait au moins une distance de plusieurs mois. Cet intervalle permettait à la timide Amélia de goûter une joie aussi pure que si l'on eût déclaré la suspension définitive des hostilités. Dobbin applaudissait du fond du cœur à cet arrangement; car voir Amélia était pour lui le rêve de sa vie; et, dans le secret de son âme, il se sentait heureux d'avoir bientôt à veiller sur elle et à la protéger.
«Si elle était ma femme, pensait-il, elle ne partirait pas.»
Mais George était le maître, et ce n'était point à Dobbin à lui faire la leçon.
Rebecca, passant le bras autour de la taille de son amie, quitta enfin avec elle la table où ces graves affaires venaient d'être mises sur le tapis; les messieurs, excités déjà par la plus folle gaieté, restèrent pour se livrer aux plaisirs de la boisson et faire la chronique scandaleuse du prochain.
Dans le cours de la soirée, Rawdon reçut un billet tout confidentiel de sa femme, qu'il froissa et brûla sur-le-champ à la bougie. Nous avons heureusement pu le lire par-dessus l'épaule de Rebecca; et nous en faisons profiter nos lecteurs:
«Grandes nouvelles, écrivait-elle, mistress Bute est partie! Tâchez de vous faire donner ce soir votre argent par Cupidon, demain il sera en route selon toute probabilité. N'oubliez pas surtout ce dernier point. R.»
Aussi, au moment où ces messieurs se disposaient à passer dans l'appartement des dames, pour y prendre le café, Rawdon tira Osborne par le bras et lui dit, de son air le plus gracieux:
«Ah ça, mon cher, si cela ne vous faisait rien, je vous prierais de me donner cette petite bagatelle que vous savez.»
Cela faisait bien quelque chose à Osborne, mais néanmoins il lui remit une liasse de bank-notes qu'il tira de son portefeuille, et quelques billets à une semaine d'échéance pour compléter la somme.
Cette affaire terminée, George, Joe et Dobbin s'assemblèrent en grand conseil de guerre, au milieu de la fumée des cigares, et on arrêta que le lendemain on plierait ses tentes pour se mettre en marche sur Londres, dans la voiture découverte de Joe. Joe eût peut-être mieux aimé attendre à Brighton le départ de Rawdon Crawley; mais Dobbin et George le forcèrent à se ranger à leur avis. Avec sa royale gracieuseté, il consentit à les ramener à Londres dans son équipage, et commanda quatre chevaux de poste: un homme comme lui ne pouvait pas moins faire. Le lendemain, après déjeuner, leur départ eut lieu avec une pompe toute seigneuriale.