Rebecca obtint sans peine de Briggs de longues et délicieuses confidences. Briggs raconta et commenta tous les événements accomplis chez miss Crawley, depuis la disparition subite de Becky jusqu'au présent jour; elle couronna son récit par les détails de la retraite si inattendue et si désirée de mistress Bute. Les symptômes de la maladie de miss Crawley, les moindres circonstances de son traitement médical furent exposés par cette honnête fille avec l'ampleur et la complaisance que les femmes mettent toujours à s'étendre sur cette matière. C'est toujours avec un nouveau plaisir qu'elles causent entre elles de leurs malaises et de leur docteur. Briggs suivit, en cette occasion, l'exemple des personnes de son sexe, et Rebecca ne s'en plaignit point; elle ne pouvait assez répéter combien elle était heureuse de penser que l'excellente Briggs, la fidèle Firkin étaient restées auprès de leur bienfaitrice pour la soulager dans ses souffrances. La Providence avait droit pour ce seul motif à ses plus vives actions de grâce.

Alors Rebecca, revenant sur sa conduite, lui faisait voir comment, malgré les apparences, sa faute était cependant bien naturelle et bien excusable. Pouvait-elle refuser sa main à l'homme qui avait trouvé le chemin de son cœur? Pour toute réponse, la sensible Briggs éleva les yeux au ciel, poussa un soupir de sympathie, car elle aussi avait autrefois connu ces tendresses de cœur: Rebecca, en somme, n'était donc pas bien criminelle.

«Ah! je n'oublierai jamais, disait cette dernière, que miss Crawley a donné asile à l'orpheline délaissée; non, non, bien qu'elle m'ait bannie de sa présence, jamais je ne cesserai de l'aimer; ma vie est à elle; sur un signe de sa part, je suis prête à lui en faire le sacrifice. Comme ma bienfaitrice, comme la tante de mon bien-aimé Rawdon, chère miss Briggs, miss Crawley domine dans ma tendresse et ma vénération mes sentiments pour toute autre femme; immédiatement après elle, mes affections s'adressent aux personnes qui lui donnent tant de preuves de fidélité.»

Il n'y avait que cette astucieuse et intrigante mistress Bute pour traiter, comme elle l'avait fait, les cœurs dévoués à cette chère demoiselle.

«Tenez, continua Rebecca, mon Rawdon, qui est si bon, malgré la rudesse et la brusquerie de ses manières, m'a dit mille fois les larmes aux yeux qu'il bénissait le ciel d'avoir mis auprès de sa chère tante deux femmes, deux anges, comme l'excellente et dévouée Firkin, comme l'admirable miss Briggs.»

Dans le cas où, à l'aide de ses menées ténébreuses, l'abominable mistress Bute, suivant les craintes encore trop bien fondées de Rebecca, parviendrait à écarter tous ceux qui avaient la confiance de miss Crawley pour faire de cette pauvre femme la pâture des harpies du presbytère, Rebecca priait miss Briggs de se souvenir que sa maison, toute modeste qu'elle était, serait toujours ouverte pour elle.

«Chère amie, s'écriait-elle dans un transport d'enthousiasme, il est des cœurs pour lesquels le souvenir d'un bienfait est éternel! Toutes les femmes ne sont pas des Bute Crawley! Mais après tout, dois-je me plaindre d'elle, dois-je me plaindre d'avoir été l'instrument et la victime de ses artifices, puisque sans elle je ne serais point devenue la femme de Rawdon?»

Alors Rebecca découvrit à Briggs les ruses et les fourberies de mistress Bute à Crawley-la-Reine; jusqu'alors elle n'avait pu saisir les fils cachés de sa conduite; mais les événements actuels les lui faisaient toucher du doigt, après avoir par mille artifices allumé une flamme réciproque, après avoir fait tomber deux innocents dans les filets qu'elle leur avait préparée, mistress Bute les avait conduits par l'amour et le mariage à la ruine la plus complète.

C'était d'une vérité palpable, et tous ces stratagèmes sautaient aux yeux de miss Briggs. Dans le mariage de Rawdon et de Rebecca, mistress Bute était la grande, l'unique coupable. Mais en reconnaissant Becky pour une victime bien innocente des embûches de mistress Bute, miss Briggs ne pouvait dissimuler à son amie son peu d'espoir de voir les affections de miss Crawley se ranimer en faveur de Rebecca, et l'éloignement de la vieille fille à pardonner à son neveu ce mariage inconsidéré.

Sous ce rapport, Rebecca ne partageait point les idées de la demoiselle de compagnie, et conservait bon courage. Miss Crawley refusait quant à présent tout pardon: soit; mais tôt ou tard elle finirait par se radoucir. Et d'ailleurs, d'autre part, qu'y avait-il entre Rawdon et le titre de baronnet? Le maladif et souffreteux Pitt Crawley. Quelle faculté de médecine aurait osé répondre de lui! Avoir mis au grand jour les ténébreuses menées de mistress Bute, avoir attiré sur elle les soupçons était une douce satisfaction pour Rebecca, et cette manœuvre ne pouvait d'ailleurs que tourner à l'avantage de Rawdon. Rebecca, après une heure de causeries intimes avec miss Briggs, ralliée désormais à sa cause, la quitta au milieu des plus tendres protestations d'amitié, et parfaitement convaincue que dans une heure au plus tard, miss Crawley saurait par le menu tout ce qui venait de se dire.