«Mistress Heavytop, la femme du colonel, était morte à la Jamaïque, d'une passion malheureuse, fortement compliquée de fièvre jaune. Quant à ce vieux monstre de colonel, auquel on ne voyait pas plus de cheveux sur la tête qu'il n'y en a sur un boulet de canon, il avait conté fleurette à une fille métis de la localité. Mistress Magenis, à laquelle manquaient les premiers rudiments de l'éducation, était au demeurant une brave femme; mais elle avait une langue infernale, et aurait triché sa mère au whist. Mistress la capitaine Kirk ne manquait pas de lever au ciel ses grands yeux de homard effarouché dès qu'on parlait de faire le plus innocent loto. Et pourtant, continuait la major, mon père, l'homme le plus pieux qui soit entré dans une église, le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l'évêque, font tous les soirs, en parfaite tranquillité de conscience, leur partie de mouche ou de whist. Du reste, aucune de ces dames n'accompagne le régiment, reprit mistress O'Dowd. Fanny Magenis reste avec sa mère, marchande, comme vous savez, de charbon et de pommes de terre à Islington-Town, tout près de Londres. Aussi la fille est-elle toujours à nous parler des navires de son père et à nous appeler pour nous les faire voir quand ils montent la rivière. Mistress Kirk et ses enfants resteront ici, à Bethesda-Place, pour être plus à portée de leur prédicateur favori, le docteur Ramshorn.... Mistress Bunny est dans une situation intéressante, mais c'est pour elle un état normal: voilà le huitième qu'elle va donner au lieutenant.... La femme de l'enseigne Posky, qui nous est arrivée deux mois avant vous, ma chère, s'est déjà querellée plus de vingt fois avec Tom Posky. On entend leur vacarme de toute la caserne. D'après le bruit qui court, ils en seraient déjà à se jeter les plats à la tête. Tom n'a point voulu s'expliquer la semaine dernière sur un noir qu'il avait à l'œil. Quant à madame, elle va retourner chez sa mère, qui tient une pension de demoiselles à Richemond. Pour en venir là, elle eût aussi bien fait de se tenir tranquille au lieu de se laisser enlever!... Où avez-vous étudié, ma chère? Moi, j'ai été élevée chez mistress Flanagan, aux Bosquets d'Ilissus, près Dublin, et la pension y coûtait bon. Rien qu'une marquise pour nous donner la prononciation de Paris, et un major général retiré du service pour nous faire marcher au pas.»
Amélia n'en revenait pas de ces singulières communications et de ces titres de parenté qui, sans plus de cérémonie, lui donnaient mistress O'Dowd pour soeur aînée. On la présenta le soir même au reste de sa famille improvisée. Comme elle était timide et aimable, sans être assez jolie pour donner de l'ombrage aux autres femmes, la première impression fut en sa faveur. Mais les officiers du 150e étant survenus et l'ayant jugée digne de leur attention particulière, toutes ses sœurs se mirent bien vite à lui trouver des défauts.
«Osborne en a donc fini avec ses folles dépenses, dit mistress Magenis à mistress Bunny.
—Si dans un débauché converti on peut tailler un bon mari, il y a des chances pour que George devienne le modèle du genre, fit observer mistress O'Dowd à mistress Posky, jusqu'alors la plus jeune mariée du régiment, et furieuse par suite contre la nouvelle venue qui lui prenait sa place.»
Quant à mistress Kirck, l'assistante du docteur Ramshorn, elle posa à mistress Osborne deux ou trois questions de principe sur le dogme, pour voir si c'était une brebis marquée au sceau de l'élection. À la simplicité des réponses de la jeune femme, elle décida que cette âme errait encore dans les plus épaisses ténèbres. Pour la rapprocher le plus possible de la lumière, elle lui remit trois excellents petits livres à bon marché et ornés de vignettes. En voici les titres.
Les gémissements au désert;
La Blanchisseuse de Wandworth;
La Vraie Baïonnette du soldat anglais.
Désireuse de la tirer de ce chaos d'ignorance avant que le sommeil fût venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa Amélia de lui promettre de ne pas se coucher avant d'avoir lu ces petits manuels.
Les hommes, étrangers à tous ces petits manéges, firent cercle autour de la charmante femme de leur camarade et épuisèrent en son honneur tout le répertoire de la galanterie militaire. Ce fut une véritable ovation, qui ranima le courage d'Amélia et rendit à ses yeux tout leur éclat. George se sentait fier des succès de sa femme et surtout du mélange de grâce et de timidité avec lequel elle recevait les hommages de ses jeunes adorateurs et répondait à leurs compliments. Quant à lui, sous son brillant uniforme, il éclipsait tous les autres officiers et tenait un regard d'affectueuse tendresse sans cesse attaché sur sa femme. Ce soir-là, Amélia fut bien heureuse, et son pauvre petit cœur en bondissait de joie.