Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à l'oreille. George tressaillit, et, après une exclamation de surprise, il posa son verre, quitta la table et partit sans plus de retard au bras du capitaine Dobbin.

«L'ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre gauche est engagée, et nous serons en marche dans trois heures.»

Un tressaillement nerveux s'était emparé de George à cette nouvelle si impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur lui rapide comme un coup de foudre. Combien étaient loin maintenant ses intrigues amoureuses, les enivrements d'une passion coupable! Mille pensées assiégèrent son âme, tandis qu'il regagnait ses quartiers. Il réfléchissait aux vicissitudes de sa vie passée, à la destinée que lui réservait l'avenir; il songeait à sa femme, à l'enfant que peut-être il ne verrait jamais. Ah! combien il aurait voulu jeter un voile sur cette nuit dont chaque souvenir s'élevait comme un remords! Pourrait-il, avec une conscience bien calme, dire adieu à la douce et innocente créature dont il avait froissé l'amour avec une froideur si outrageante?

Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà il ne lui restait plus rien de sa modeste fortune! N'était-ce pas, de sa part, le comble de l'égoïsme et de l'insouciance? Non, il n'était pas digne d'une pareille femme. En cas de malheur, que lui laisserait-il? Mais aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs de mari n'allaient ni à son caractère ni à ses goûts. Pourquoi avait-il désobéi à son père toujours si généreux envers lui. L'espérance, le remords, l'ambition, la tendresse, mêlés d'un peu d'égoïsme, soulevaient tumultueusement son âme.

Il s'assit et écrivit à son père. L'aube commençait à poindre lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y déposa un baiser. Il pensait à l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille témoignages de bonté qu'il en avait reçus à travers toutes ses sévérités.

En rentrant, il avait jeté un coup d'œil sur le lit où reposait Amélia. Une respiration douce et régulière s'échappait de sa poitrine; ses yeux étaient fermés; il crut qu'elle dormait et se réjouit en voyant le calme de ses traits. Son planton s'occupait déjà des préparatifs du départ; d'un signe il lui fit comprendre qu'il eût à faire ses arrangements sans bruit et en toute célérité. George hésitait pour savoir s'il devait éveiller Amélia ou charger son beau-frère de lui apprendre son départ. Il entrouvrit la porte pour la contempler une dernière fois.

Lorsqu'il était arrivé, elle ne dormait pas, mais elle était restée les yeux fermés. Elle voulait lui épargner même les remords des insomnies qu'il lui causait; mais le voyant revenir de nouveau et à un si court intervalle, son petit cœur craintif se sentit plus à l'aise; elle fit un mouvement de son côté comme il se retirait sur la pointe du pied, puis elle dormit d'un paisible sommeil. Quand George revint pour le suprême adieu avec un redoublement de précaution, il put distinguer à la faible lueur de la veilleuse cette pâle et douce figure dont les paupières, rougies par les larmes, étaient à demi closes et encadrées par un bras mollement arrondi et d'une blancheur éblouissante. Quelle pureté dans ses traits! Quelle grâce, quelle douceur et en même temps quelle tristesse! Chez lui, au contraire, quel égoïsme, quelle dureté, quelle barbarie! Ah! ses fautes lui apparaissaient maintenant dans toute leur immensité; la rougeur sur le front, le désespoir dans l'âme, il s'arrêta au pied du lit à contempler le sommeil de cette chaste enfant.

Tandis qu'il restait ainsi incliné sur cette charmante figure, immobile sur l'oreiller, deux bras s'enlacèrent tendrement autour de son cou.

«George, je ne dors plus, je suis éveillée, dit cette chère âme avec un sanglot capable de faire éclater son pauvre cœur.»

Éveillée! Hélas! oui, éveillée pour sa plus grande douleur, la pauvre enfant, car au même instant les notes aiguës du clairon retentirent sur la place d'armes pour s'étendre de là sur la ville entière. Bientôt la cité se trouva sur pied au son du tambour et des fifres.