Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades; il les gouvernait et les écrasait de son importance, sans que l'on songeât le moins du monde à contester ses droits. L'un cirait ses souliers, l'autre faisait griller son pain, d'autres étaient chargés de ses commissions ou lui apportaient la balle au jeu de paume, dans les grandes chaleurs de l'été. Dobbin était celui qu'il méprisait le plus. Bien que toujours prêt à le bousculer et à rire de lui, il daignait rarement lui adresser la parole.
Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes gens. Dobbin se trouvait seul dans la classe à griffonner un message pour la maison paternelle; Cuff survient et lui enjoint de lui faire une commission dont l'objet était probablement quelque tarte aux cerises.
«Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre.
—Vous ne pouvez pas, dit maître Cuff, faisant mine de vouloir s'emparer de la pièce d'écriture, dont beaucoup de mots étaient grattés, beaucoup d'autres mal écrits, et qui avait cependant coûté à Dobbin je ne sais combien de réflexions, de travail et de larmes; car le pauvre garçon écrivait à sa mère, qui était folle de lui, bien qu'elle fût la femme d'un épicier et qu'elle habitât une arrière-boutique de Thames Street. «Vous ne pouvez pas, dit M. Cuff; je voudrais bien savoir pourquoi, je vous prie? vous n'avez qu'à écrire demain à la maman Figs.
—Ne pouvez-vous l'appeler par son nom? dit Dobbin sortant de son banc dans la plus grande agitation.
—Eh bien! allez-vous partir? s'écria le tyran de l'école.
—Laissez cette lettre, répliqua Dobbin; les gensse bien élevés ne lisent pas les lettres.
—Comment! pas encore parti? dit l'autre.
—Non, je ne partirai pas; et prenez garde de me toucher, ou je vous assomme,» vociféra Dobbin en s'élançant sur un encrier de plomb, et avec un regard si méchant que Cuff s'arrêta tout court, tira ses bouts de manches, mit ses mains dans ses poches et sortit en ricanant. Depuis lors il n'eut plus aucun rapport direct avec le fils de l'épicier; nous devons toutefois lui rendre cette justice, qu'il traitait M. Dobbin avec le plus souverain mépris quand celui-ci avait le dos tourné.
Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff se trouva, par une chaude après-dînée, non loin de William Dobbin, qui, étendu sous un arbre de la cour, s'absorbait sur son exemplaire favori des Mille et une Nuits. À l'écart des autres pensionnaires qui se livraient à divers jeux, il se trouvait presque heureux dans son isolement. Si on laissait les enfants abandonnés à eux-mêmes, si les maîtres cessaient de les tracasser, si les parents ne prétendaient pas diriger leurs pensées et dominer leurs goûts, ces goûts ou pensées qui sont un mystère pour tout le monde; car, vous et moi, que savons-nous l'un de l'autre de nos enfants, de nos pères, de nos voisins?—et à coup sûr les pensées de ces pauvres enfants sont bien plus pures, bien plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et corrompus auxquels est remis le soin du les diriger,—je le répète, si les parents et les maîtres laissaient un peu plus leurs enfants à eux-mêmes, le nombre des mauvais sujets ne s'accroîtrait pas autant, et ils en seraient quittes, pour le présent, à faire de moins grandes provisions de science.