«Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini! pensa le jeune Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien mieux de céder, dit-il à Dobbin; ce n'est qu'un mauvais quart d'heure à passer, et vous savez que j'en ai l'habitude.»
Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un tremblement nerveux, dont les narines soufflaient la rage, rejeta de côté son jeune second et revint une quatrième fois à la charge.
Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et Cuff ayant commencé l'attaque les trois fois précédentes sans laisser à son ennemi le temps de riposter, Figs résolut de prendre les devants à son tour par une charge à fond de train. En conséquence, comme il était gaucher, il porta son bras gauche au fort de l'action, et à deux reprises l'étendit de toute sa force; la première fois, il atteignit l'oeil gauche de M. Cuff, et la seconde, son admirable nez à la romaine.
Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs.
«Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air de connaisseur, en battant des mains derrière son champion. Ferme du bras gauche, Figs, mon garçon.»
Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit un terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au sixième tour, les voix se partageaient à peu près pour crier: «Courage, Figs! courage, Cuff!» Au douzième tour, ce dernier était hors de combat, et, à ce qu'on m'a dit, avait perdu toute présence d'esprit, toute vigueur pour l'attaque ou la défense. Figs, au contraire, était aussi impassible qu'un quaker. Sa figure pâle, ses yeux animés, une large balafre sous la lèvre qui laissait échapper beaucoup de sang, donnaient à ce jeune héros un air belliqueux et farouche qui peut-être frappait de terreur plus d'un spectateur. Son intrépide adversaire ne s'en disposait pas moins à en venir aux mains pour la treizième fois.
Si j'avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m'arrêter à décrire au long ce combat. C'était la dernière charge de la vieille garde, ou plutôt elle devait ainsi s'exécuter un jour, car Waterloo n'avait pas encore eu lieu. C'était la colonne de Ney abordant la colonne de la Haie-Sainte, avec l'éclat de dix mille baïonnettes et couronnée de vingt aigles. C'étaient les acclamations de l'Anglais, lorsque descendant de la colline il s'élançait pour étreindre l'ennemi dans une ceinture d'acier. En d'autres termes, Cuff faisait un suprême effort, mais il revenait tout chancelant, tout étourdi. La main gauche du marchand de figues alla s'abattre comme d'habitude sur le nez de son adversaire et l'étendit pour la dernière fois sur le carreau.
«Je pense qu'en voilà assez pour lui,» dit Figs, pendant que son adversaire chancelant s'affaissait sur le gazon, comme une bille bloquée dans une blouse de billard. Le fait est que, lorsqu'on le rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n'était plus en état, ou ne se sentait plus le moindre goût pour continuer la lutte.
Toute la bande d'écoliers poussa un tel hourra en l'honneur de Figs, qu'on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat, il avait été leur champion préféré. Ce fut au point que le docteur Swishtail sortit de la salle d'étude pour savoir la cause de ce rugissement; et il se disposait à châtier Figs assez rudement, lorsque Cuff, qui était revenu à lui et lavait ses blessures, se présenta et dit:
«C'est ma faute, monsieur, et non celle de Figs.... de Dobbin. Je maltraitais un de mes petits camarades, et j'ai ce que je mérite.»