Votre femme est à lui envoyer sans cesse de petits témoignages d'amitié; vos petites filles lui font sans relâche des cabas en tapisserie, des pelottes et des coussins. L'âtre flambe toujours dans la chambre où elle vous fait visite, tandis que votre femme lace son corset sans feu. La maison, pendant son séjour, prend un air de fête, de propreté, de chaleur, d'entrain, de bien-être qu'on ne lui connaît point à toute autre époque. Vous-même, mon cher monsieur, vous-même négligez votre somme après dîner, et vous éprouvez une subite passion de whist, quoique vous y perdiez toujours. Quels bons dîners vous faites alors! Du gibier tous les jours, du madère, et du plus vieux; et l'on va et vient sur la route de Londres pour avoir du poisson plus frais.
Les domestiques mêmes à la cuisine ont leur part de la frairie générale. Pendant le séjour du gros cocher de miss Mac Whirter, la bière n'est plus baptisée, et à l'office où sa femme de chambre prend ses repas, on ne regarde pas à la consommation du thé et du sucre. Est-bien cela, oui ou non? J'en appelle à la bourgeoisie.
Ah! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi une tante, une tante vieille fille, une tante avec un losange sur sa voiture et un devant de cheveux couleur café! Comme mes enfants lui feraient des sacs! comme ma Julie la soignerait! Douce vision! chimères de l'esprit!
CHAPITRE X.
Miss Sharp commence à se faire des amis.
Admise désormais parmi les membres de l'aimable famille dont nous venons de donner une rapide esquisse, Rebecca devait naturellement mettre tous ses efforts à s'y rendre agréable, comme elle disait. On ne manquera pas d'admirer cette disposition à la reconnaissance dans une orpheline sans appui, et, s'il entrait dans ses calculs une certaine dose d'égoïsme, qui ne trouverait après tout à sa prudence de fort légitimes excuses?
«Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans amis. Je n'ai rien à espérer que de mon travail, tandis que cette petite Amélia aux joues roses, sans avoir la moitié de mon intelligence, se voit à la tête de dix mille livres et d'un établissement certain. La pauvre Rebecca, dont la figure est bien au-dessus de la sienne, doit compter seulement sur les ressources de son esprit. Eh bien, voyons si mon esprit ne saura pas me créer une position honorable, et si quelque jour miss Amélia n'aura pas à reconnaître de combien je lui suis supérieure. Ce n'est pas que j'en veuille à la pauvre Amélia. Qui pourrait en vouloir à une créature aussi inoffensive et aussi avenante? Mais ce sera un beau jour que celui où, dans le monde, je prendrai rang au-dessus d'elle. Et qu'y aurait-il, après tout, d'étonnant à cela?»
C'est ainsi que l'imagination romanesque de notre jeune amie entrevoyait dans l'avenir mille visions dorées. Et pourquoi nous scandaliser, si dans tous ces châteaux en Espagne elle plaçait un mari pour principal habitant? Les jeunes filles peuvent-elles avoir d'autres rêves qu'un mari? À quelle autre chose, dites-moi, rêvent leurs chères mamans? «Je serai ma maman à moi-même,» disait Rebecca avec un serrement de cœur, lorsqu'elle pensait à sa mésaventure avec Joe Sedley.
Elle résolut donc sagement de donner à sa position dans la famille de Crawley-la-Reine tout le bien-être, toute la sécurité possible, et ne songea plus, dans ce but, qu'à se faire des amis de tous ceux qui, autour d'elle, pouvaient contribuer à son confort.
Milady Crawley n'était point de ce nombre. Il y avait chez elle une telle mollesse, une telle apathie de caractère, que dans sa maison la pauvre dame comptait comme zéro. Rebecca reconnut bien vite qu'il était aussi inutile de rechercher sa bienveillance qu'impossible de l'obtenir. Devant ses élèves elle ne l'appelait jamais que leur pauvre maman, et, tout en témoignant à cette dame un froid respect, c'était surtout au reste de la famille qu'elle adressait avec une profonde diplomatie la plus grande part de ses attentions.