P.S. Cette miss Sharp dont vous me parlez comme gouvernante de sir Pitt Crawley, baronnet, membre du parlement, était une de mes élèves; je n'ai donc rien à dire contre elle. Si son extérieur est désagréable, c'est qu'il ne tient pas à nous de réformer la nature dans ses œuvres. Quant à ses parents, il n'y a pas grand cas à en faire; son père fut peintre et plusieurs fois banqueroutier; sa mère, comme je l'ai appris depuis avec horreur, était danseuse à l'Opéra; cependant Rebecca ne manquait pas de talent, et je ne saurais me reprocher de l'avoir reçue par charité. Ma seule crainte est que les principes de sa mère, qu'on m'avait d'abord dépeinte comme une comtesse française obligée d'émigrer pendant les horreurs de la dernière révolution, mais qui, d'après de nouvelles informations, était une personne d'une moralité fort suspecte, n'aient passé chez cette malheureuse jeune fille, que j'avais recueillie comme une pauvre délaissée. Sa conduite, j'aime à le croire, sera sans doute restée irréprochable, et je suis convaincue qu'elle ne rencontrera point d'écueil dans l'élégante et exquise société de sir Pitt Crawley.


MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.

Je n'ai pas écrit à ma bien chère Amélia depuis plusieurs semaines; car que lui dire sur le palais de l'Ennui, comme je l'ai baptisé? Que vous importe si la récolte des navets est bonne ou mauvaise; si le cochon gras pesait treize ou quatorze livres, et si les bestiaux se trouvent bien de leurs rations de betteraves? Un jour ressemble à l'autre. Avant déjeuner, promenade avec sir Pitt et son sécateur; après déjeuner, études telles quelles, dans notre salle. Après l'étude, lecture des dossiers, correspondance avec les hommes de loi, sur les baux, les mines de charbon et les canaux, car me voici passée secrétaire de sir Pitt; après dîner, homélies de M. Crawley ou trictrac du baronnet. Pendant cet enchaînement de plaisirs, l'air placide de milady ne varie pas. Dernièrement une indisposition l'a rendue un peu plus intéressante, ce qui a amené un nouveau personnage au château dans la personne du jeune docteur. Voyez, ma chère, comme les jeunes filles auraient tort de désespérer: le jeune docteur a donné à entendre à l'une de vos amies que, si elle voulait être mistress Glauber, elle pourrait devenir le plus bel ornement de la chirurgie. J'ai répondu à cet impudent que la lancette et le mortier devaient suffire à son bonheur. Comme si j'étais née, en vérité, pour être femme d'un chirurgien de campagne! M. Glauber est rentré chez lui tout à l'envers de ce refus; il a pris une potion calmante et se trouve maintenant hors de danger. Sir Pitt a fort applaudi à ma résolution; il serait, je crois, très-fâché de perdre son petit secrétaire. Mais je ne compte sur l'affection de ce vieux bandit que dans la mesure dont est capable un être de son espèce. Me marier! et avec un apothicaire de province! surtout après!!! Non, non, on ne peut si vite rompre avec de vieux souvenirs dont je ne veux pas, du reste, vous parler davantage. Revenons au palais de l'Ennui.

Depuis quelque temps, ma chère, il a cessé d'être le palais de l'Ennui. Miss Crawley est arrivée avec ses chevaux gras, ses domestiques gras, son épagneul gras; oui, l'immensément riche miss Crawley, avec ses soixante-dix mille livres sterling placées à cinq pour cent, devant laquelle ou plutôt devant lesquelles ses deux frères sont en adoration. Elle a l'air très-apoplectique, cette chère âme: il n'est donc pas étonnant que ses deux frères se montrent si fort aux petits soins pour elle. Il faut les voir rivaliser d'empressement à lui apporter un coussin ou à lui présenter son café; elle dit (car elle n'est pas sotte): «Quand je viens ici, je laisse chez moi miss Briggs, ma demoiselle de compagnie. Mes frères sont ici mes demoiselles de compagnie, et tout le monde n'en a pas, je vous jure, une paire semblable!»

Quand elle vient à la campagne, le château tient table ouverte, et, pendant un mois au moins, on croirait que le vieux sir Walpole est revenu l'habiter. Nous avons de grands dîners et nous allons à quatre chevaux, les laquais endossent leur livrée canari la plus neuve; on boit du bordeaux et du champagne comme si c'était l'ordinaire de toute l'année; nous avons des bougies de cire dans la salle d'études et du feu pour nous chauffer. Lady Crawley met sa robe la plus splendide, et mes élèves quittent leurs gros souliers et leurs jupes de tartan vieilles et écourtées pour porter des bas de soie et des robes de mousseline, comme il convient aux élégantes demoiselles d'un baronnet.

Rose est rentrée hier dans un état épouvantable. Le cochon de Wiltshire, un de ses favoris, et des plus gros, je vous assure, l'a jetée par terre et a mis en pièces sa robe de soie à fleurs lilas en se roulant dessus. Si cela était arrivé la semaine passée, sir Pitt aurait juré de la plus effroyable façon et allongé les oreilles de la pauvre petite en la mettant au pain et à l'eau pour un mois. Il s'est contenté de dire: «Nous réglerons cela, mademoiselle, après le départ de votre tante.» Et il a pris en plaisanterie cet accident assez bouffon. Espérons que son courroux sera dissipé avant le départ de miss Crawley.

Quel admirable élément de paix et de concorde que l'argent!

Un merveilleux effet de la présence de miss Crawley avec ses soixante-dix mille livres se manifeste surtout dans la conduite des deux frères Crawley, le baronnet et le ministre, qui se détestent pendant toute l'année et se montrent les meilleurs amis du monde à la Noël.

Je vous ai écrit l'an dernier comme quoi cet abominable ministre avait l'habitude de décocher contre nous, à l'église, ses sermons ridicules, et comment sir Pitt y répondait par d'énormes ronflements. Dès que miss Crawley arrive ici, il n'est plus question de se chamailler; le château rend visite au presbytère, et vice versa. Le ministre et le baronnet parlent cochons, braconniers et affaires du comté avec la bouche en cœur et sans jamais se quereller, même après boire. C'est que miss Crawley a déclaré qu'elle ne voulait point de disputes, et qu'elle laisserait son argent aux Crawley de Shropshire, si on la contrariait. S'ils étaient des gens d'esprit, ces Crawley de Shropshire, ils pourraient tout avoir. Mais le Crawley de Shropshire est un ministre comme son cousin du Hampshire, et il a mortellement offensé miss Crawley par ses allures de collet monté; elle est venue ici dans un accès de rage contre son intolérance. Il aura, sans doute, j'imagine, voulu faire la prière le soir.