Miss Clapp, devenue avec le temps une grande et belle fille, était, au dire de cette vieille femme aigrie par le malheur, une petite effrontée d'une impudence sans bornes. Mistress Sedley ne pouvait comprendre cette tendresse qu'avait pour elle Amélia et les motifs qui l'engageaient à s'enfermer avec elle dans sa chambre et la prendre pour la promenade. Tel était l'effet de la pauvreté sur le caractère de cette femme autrefois si douce et si égale dans son humeur. Elle ne savait aucun gré à Amélia des égards dont sa fille ne cessait de l'entourer, et elle n'y répondait que par des brusqueries et des rebuffades. Le grand reproche qu'elle lui faisait, c'était son amour, son orgueil maternel pour son fils, qui lui faisait négliger les auteurs de ses jours. La maison, du reste, avait un aspect morne et sombre, depuis que Jos n'envoyait plus à ses parents la pension qu'il leur faisait autrefois. Déjà même l'indigence et la faim commençaient à s'y faire sentir.

En présence de cette vie de privations continuelles, Amélia se creuse la cervelle pour découvrir quelque moyen d'adoucir tant de souffrance et de douleur. Donnera-t-elle des leçons? se mettra-t-elle à faire de l'enluminage ou de la lingerie? Mais qu'y a-t-il dans le travail d'une femme, c'est tout au plus si au bout du jour elle peut arriver à gagner quatre sous. Enfin, elle se décide. Elle achète deux cartons de Bristol tout encadrés de dorures; sur l'un, elle dessine un berger en veste rouge à la face rose et souriante, qui se détache sur un paysage à la mine de plomb; sur l'autre carton elle fait une bergère qui traverse un petit pont; son chien la suit par derrière. Elle ombre le tout de son mieux; puis alors elle retourne chez le marchand qui lui a vendu le papier, espérant qu'elle le trouvera plus disposé qu'un autre à lui racheter les peintures qu'elle vient d'y faire. Mais à la vue de ces dessins, le marchand a grand peine à comprimer un sourire dédaigneux qu'attirent sur ses lèvres ces ébauches informes d'une main inexpérimentée. Du coin de l'œil il regarde la pauvre veuve qui attend dans la boutique, puis bientôt remet les cartons dans leur enveloppe de papier gris et les rend à celle qui les lui a apportés, au grand étonnement de miss Clapp qui, de sa vie, n'a jamais vu de pareils chefs-d'œuvre, et qui croyait bien qu'on allait offrir au moins une guinée de chaque dessin. Elles font ainsi toutes les boutiques de Londres, et, à chaque visite, c'est une nouvelle déception, un nouveau serrement de cœur. En général on les éconduit avec politesse; cependant; dans quelques maisons, on les repousse avec brutalité. Voilà donc encore une dépense inutile, une dépense dont l'argent est autant de pris sur le nécessaire. Les dessins restent à miss Clapp, qui en orne sa chambre et les tient toujours pour des merveilles.

Après de grands efforts de réflexion, Amélia parvient enfin à tracer de sa plus jolie écriture la réclame suivante:

«Une dame sachant l'anglais, le français, la géographie, l'histoire et la musique, désirerait donner des leçons à de jeunes demoiselles. S'adresser dans la maison de M. Brown.»

Elle remet cette affiche au marchand de couleurs qui lui avait vendu son papier de Bristol et qui consent à la mettre en évidence dans sa boutique. La poussière et les mouches ont bien vite jauni le papier. Amélia, dans l'espoir d'une bonne nouvelle, passe souvent devant la porte, mais le marchand ne lui fait aucun signe d'entrer, et lorsqu'elle va lui faire de petites emplettes, il n'a jamais rien à lui dire. Faible et sensible créature, tu n'es point faite pour le tumulte et les luttes de ce monde de vanités!

Chaque jour Amélia devient plus soucieuse et plus triste; ses yeux inquiets ne quittent plus son enfant, qui ne sait comment interpréter la singulière expression des regards de sa mère. Elle se lève au milieu de la nuit et se glisse furtivement dans la chambre de Georgy pour voir si on ne le lui a point enlevé. C'est à peine si elle ferme l'œil. Une pensée unique l'obsède et l'épouvante. Les longues nuits se passent pour elle dans les larmes et les prières; elle s'efforce d'écarter la pensée qui l'accable et la torture, à savoir qu'il lui faut se séparer de son enfant, qu'elle seule fait obstacle à sa fortune et à son bonheur. Mais un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces, quant à présent du moins! elle verra plus tard. Si cette perspective est déjà si pénible, que sera la réalité!

Une pensée assiège bien son esprit, une pensée qui la bouleverse et la fait rougir; elle pourrait bien abandonner son revenu à ses parents en épousant le ministre qui l'attend toujours, se retirer chez lui avec son fils; mais son amour et un sentiment de pudeur s'opposent à ce sacrifice; elle repousse cette idée comme un sacrilège; cette âme si pure et si candide voit presque un crime dans cette pénible pensée.

Ce combat intérieur que nous venons de décrire en quelques mots, livra pendant plusieurs semaines l'âme d'Amélia aux plus cruels déchirements. Pendant tout ce temps, elle étouffa ses douleurs en elle-même, car à qui aurait-elle pu les confier? Bien qu'elle se refusât de toutes ses forces à reconnaître la nécessité de céder, cependant cet ennemi contre lequel elle soutenait une lutte désespérée, gagnait chaque jour du terrain et faisait sans cesse de nouveaux progrès. Ces tristes vérités qui pressaient son cœur en silence, finissaient par y jeter de profondes racines. En songeant à la pauvreté et à la misère qui les environnaient déjà de toutes parts, au besoin et à l'humiliation auxquels elle livrait ses parents, elle se convainquait de la faiblesse des arguments par lesquels elle aurait voulu se persuader encore qu'elle pouvait garder auprès d'elle le cher trésor de son amour.

Sous le coup de ces terribles épreuves, de ces cruelles anxiétés, elle avait écrit à son frère pour le conjurer de rendre à ses parents la petite pension qu'il leur avait servie jusque-là; elle lui peignait avec toute l'éloquence de la vérité le dénûment et l'abandon auxquels ils en étaient réduits. Hélas! la pauvre femme ignorait tout ce que la réalité avait encore d'amer et de navrant. Jos n'avait pas cessé d'envoyer exactement la même somme à ses parents; mais elle allait désormais se perdre entre les mains d'un usurier de la Cité. Le vieux Sedley avait vendu ses droits à cette rente pour se procurer un petit capital et se livrer à de nouvelles entreprises chimériques. Emmy calcula avec une poignante douleur le temps qui allait s'écouler avant qu'elle reçût une réponse. Quant au bon major qui se trouvait alors à Madras, elle ne lui faisait point part de ses chagrins et de ses soucis. Elle ne lui avait plus écrit depuis la lettre où elle le félicitait sur son prochain mariage; mais du moins elle pensait avec un sentiment de désespoir que le seul ami qu'elle avait toujours trouvé fidèle et dévoué se trouvait précisément loin d'elle à l'heure de la détresse.

Un jour enfin, où l'horizon paraissait plus menaçant encore, où les créanciers se montraient plus pressants que jamais, où sa mère se livrait aux boutades de son humeur revêche, où son père paraissait plus triste et plus sombre qu'à l'ordinaire, où chacun des habitants de la maison se fuyait et s'évitait comme pour se soustraire à la triste et douloureuse réalité, le père et la fille se trouvèrent seuls un moment. Amélia espéra ranimer le courage de son père en lui parlant de la lettre qu'elle avait écrite à Jos, de la réponse qu'elle attendait d'ici à trois ou quatre mois. Malgré son insouciance, Jos avait le cœur bon et ne se sentirait pas la force de lui refuser quand il saurait dans quelle déplorable situation se trouvait sa famille.