«Il faudra qu'on porte de l'argent à cette femme, dit M. Osborne avant de sortir; j'entends qu'elle ne manque de rien; envoyez-lui d'abord cent livres. Mais seulement qu'elle ne s'avise pas de mettre les pieds ici, non morbleu! je ne le voudrais pas pour tout l'argent qui se trouve à Londres. Cela bien entendu, je vous charge de la tenir à l'abri du besoin, et de veiller à ce que tout se passe pour le mieux.»
Après ces courtes recommandations, M. Osborne laissa sa fille pour se rendre, suivant son habitude, dans la Cité.
Le soir de ce jour-là, Amélia, en embrassant son père, lui remit entre les mains un billet de cent livres.
«Tenez, voici de l'argent, mon cher père, lui dit-elle; puis se tournait vers sa mère qui grondait son fils: Ah! ne soyez pas si dure avec Georgy, il ne doit plus rester bien longtemps avec nous....»
Il lui fut impossible d'en dire davantage; elle se retira en silence dans sa chambre. Fermons discrètement la porte sur cette âme accablée par le chagrin qui cherche un refuge dans la prière. En présence de tant d'amour et de tant de douleur, le mieux est de laisser chacun à ses propres pensées.
Le lendemain, miss Osborne vint voir Amélia comme elle lui avait annoncé dans sa réponse; cette entrevue fut pleine d'effusion et de cordialité; un regard et quelques mots de miss Osborne suffirent pour prouver à la pauvre veuve que de ce côté, du moins, il n'y avait pas à craindre qu'on cherchât à la supplanter dans le cœur de son fils. Malgré sa froideur, miss Osborne avait le cœur sensible et bon. Sa mère n'eût peut-être pas été aussi tranquille si elle avait vu sa place remplie par une rivale plus engageante, plus jeune, plus affectueuse, plus communicative. Miss Osborne, de son côté, en se reportant à ses souvenirs sur le passé, se sentait vivement émue de l'air morne et triste de cette pauvre mère qu'elle voyait ainsi courbée sous l'affliction. Les deux belles-sœurs arrêtèrent d'un commun accord les préliminaires du traité.
Le lendemain, à son retour de l'école, George trouva sa tante à la maison; Amélia les laissa ensemble et se retira dans sa chambre. Elle voulut essayer ce que seraient pour elle les douleurs de la séparation, comme Jane Grey qui, dit-on, passa le doigt sur le tranchant de la hache qui allait couper le fil de ses jours. Le temps s'écoula en pourparlers, en visites, en préparatifs; la pauvre veuve usa des plus grandes précautions pour instruire George du changement qui allait s'opérer dans sa manière de vivre; elle pensait qu'en apprenant cette nouvelle, il allait se livrer à la désolation, il eut plutôt l'air de s'en réjouir; la pauvre mère alla cacher ses douleurs dans sa chambre. Quant au bambin, il fit grand tapage auprès de ses camarades d'école de son élévation prochaine, il leur annonça qu'il allait vivre avec son grand'père, le père de son père, non point celui qui venait le chercher quelquefois à sa pension; qu'il irait à une bien plus belle école, enfin quand il allait être riche il se proposait d'acheter des boîtes de couleurs et des tartes aux pommes. Oui, cet enfant était bien tout le portrait de son père, comme se le disait sa mère dans sa tendresse, sans croire cependant juger aussi vrai.
Par affection et par égard pour notre chère Amélia, nous ne ferons point l'histoire des derniers jours que George passa chez ses parents de Brompton.
Il brilla enfin ce jour où un splendide équipage s'arrêtant devant la modeste maison des Sedley, prit les paquets du petit George au milieu desquels figuraient maints souvenirs de tendresse maternelle; tout était déjà prêt depuis longtemps et attendait dans la cour. George portait des habits pour lesquels le tailleur était venu lui prendre mesure quelques jours auparavant. Il s'était levé avec l'aube pour revêtir ses beaux vêtements neufs et sa mère l'avait entendu de sa chambre à coucher. Pauvre femme! elle avait pleuré toute la nuit dans le silence de l'insomnie. Les jours précédents elle avait tout préparé elle-même pour ce pénible moment, avait acheté mille petits objets à l'usage de son fils, avait mis son nom sur ses livres et son linge, enfin elle s'était efforcée par ses paroles de lui adoucir cette séparation. Pauvre mère! elle tenait à se persuader que son enfant avait besoin d'être consolé au moment de la séparation.
Quant à Georgy il ne songeait qu'au plaisir du changement, peu lui importait le reste! Par mille petites remarques blessantes pour le cœur maternel, il montrait à la pauvre veuve combien peu il s'affligeait de la quitter. Il lui disait qu'il viendrait la voir sur son poney, qu'il la prendrait avec lui en voiture qu'il la conduirait au parc et qu'elle ne manquerait plus de rien. Force fut bien à la pauvre Amélia de se contenter de ces démonstrations de tendresse où perçait surtout l'égoïsme; elle tâcha d'y voir cependant le témoignage d'une vive affection de la part de son fils. Certainement il l'aimait bien; tous les enfants d'ailleurs en sont là: la nouveauté les entraîne, ce n'était point de l'égoïsme de sa part, c'était tout au plus du caprice. Du reste, il était si naturel que son fils eût envie de goûter des joies et de l'orgueil du monde. Elle-même par égoïsme, par une tendresse aveugle, ne l'avait-elle pas jusqu'ici privé des avantages et des jouissances auxquels il pouvait prétendre?