Le rossignol, qui du bocage
Charme l'écho mélodieux,
Avait cessé son doux ramage,
Et dans les bois silencieux
Naguère on n'entendait sous l'ombre
Que la bise aux sifflets aigus,
Qui va battant d'une aile sombre
Le tronc plaintif des arbres nus.
D'où vient, me dites-vous, que l'oiseau du bocage
Aux échos attentifs a rendu son ramage?»
C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux;
C'est que les arbres nus poussent de verts rameaux.
Dans ce concert de la nature,
Tout suit son penchant et ses lois;
L'arbre reprend sa chevelure,
La fleur son teint, l'oiseau sa voix;
Et moi, quand partout la jeunesse
Revêt ses riantes couleurs,
Quand de ses feux le ciel caresse
L'oiseau, la verdure et les fleurs,
De ses plus gais rayons le soleil me pénètre;
Un bonheur inconnu s'éveille dans mon être;
Je sens s'ouvrir mon âme à des transports nouveaux,
Et je mêle ma voix à l'hymne des oiseaux.
Pendant les repos entre chaque couplet de cette petite romance, la vieille femme à laquelle s'adresse la petite chanteuse, et dont les épais favoris sont encadrés dans un bonnet de femme, semble très-désireuse de manifester sa tendresse maternelle à l'ingénue créature qui remplit le rôle de la jeune fille. À chaque baiser qu'il parvient à lui prendre, les joyeux éclats de rire de l'assemblée l'encouragent à une nouvelle tentative, et tandis que l'orchestre exécute une symphonie qui prétend imiter le ramage de plusieurs oiseaux, un cri général s'élève de toute la salle; on demande bis de toutes parts. Les applaudissements redoublés et une pluie de bouquets témoignent assez du succès remporté ce soir-là par le rossignol (NIGHTINGALE). La voix de lady Steyne domine tous les bravos. Becky, le rossignol, ramasse toutes les fleurs qu'on lui a jetées et fait aux spectateurs un gracieux salut, digne de l'actrice la plus renommée.
Lord Steyne était au paroxysme de l'admiration, l'enthousiasme de ses hôtes égalait, du reste, le sien. On ne songeait guère maintenant à la séduisante houri aux yeux noirs, dont l'apparition dans la première charade avait été accueillie avec un si vif plaisir! Elle était deux fois plus belle que Becky, et cependant cette dernière l'avait complétement éclipsée. De toutes parts on se confondait en éloges sur mistress Rawdon; on la comparait aux actrices les plus en renom et l'on s'accordait à dire avec quelque raison que si elle avait embrassé la carrière théâtrale elle serait arrivée certainement au premier rang. Son triomphe fut complet, et les derniers accents de cette voix émue et vibrante s'éteignirent au milieu d'une tempête de bravos et de trépignements.
Aux plaisirs de la scène succéda le bal, et chacun à l'envi se disputa l'honneur de danser avec Rebecca; elle était ce soir-là le point de mire de tous les hommages. Le prince royal jura sur son honneur qu'il la tenait pour une petite merveille et rechercha de toutes manières son entretien. L'âme de Becky débordait d'orgueil; elle voyait déjà se presser devant elle la fortune, les distinctions, la renommée. Elle pouvait désormais disposer de lord Steyne comme d'un esclave, il ne quittait plus ses pas, daignait à peine adresser la parole à ses autres invités et réservait pour elle seule tous ses compliments, toutes ses attentions. Elle conserva au bal son costume de marquise et dansa le menuet avec M. de Truffigny, secrétaire de M. le duc de La Jabotière. Si M. le duc s'abstint de danser avec elle, ce ne fut que par un sentiment de sa dignité personnelle et par égard pour son caractère diplomatique; toutefois, il déclara à qui voulait l'entendre, qu'une femme qui savait parler et danser comme mistress Rawdon, aurait pu se présenter comme ambassadrice dans toutes les cours de l'Europe.
Appuyée sur le bras de M. Klingenspohr, cousin du prince Peterwaradin et attaché à son ambassade, elle s'élança au milieu du tourbillon de la valse. Le prince, tout hors de lui et ne poussant point le respect de l'étiquette aussi loin que le diplomate français, le prince voulut aussi faire un tour de valse avec cette charmante créature; le voilà donc avec Becky, pirouettant dans la salle de bal, tandis que les glands de ses bottes à revers et les diamants suspendus à sa veste de hussard voltigent autour de lui, jusqu'au moment où Son Excellence, tout hors d'haleine, se voit forcée de demander grâce. Papouchi-Pacha lui-même n'eût pas mieux demandé que de danser avec Becky, si la valse eût été un peu plus connue des enfants de Mahomet. De toutes parts, on faisait cercle pour la voir danser, et Taglioni n'aurait pas obtenu des applaudissements plus frénétiques. L'enivrement était général. Rebecca le partageait bien, soyez-en sûr. Elle écrasait ses rivales de ses airs hautains et triomphateurs. Quant aux beaux yeux de la pauvre Zuleika, ils ne pouvaient lui servir qu'à une seule chose, à pleurer sa défaite et à la pleurer dans la solitude et l'abandon.
Le véritable, le grand triomphe de Becky fut au souper, où sa place était marquée à la table du prince royal, si enthousiaste d'elle, et au milieu des plus éminents personnages de cette réunion. Le service s'y faisait dans de la vaisselle d'or, et Becky n'aurait eu qu'à en exprimer le désir pour voir, comme une autre Cléopatre, les perles mêlées à son vin de Champagne. Le prince de Peterwaradin lui eût donné la moitié des pierreries qui couvraient son uniforme pour un seul regard de ces yeux si pleins d'éclairs. La Jabotière parla d'elle à son gouvernement. Quant aux dames qui soupèrent aux autres tables dans de la vaisselle d'argent, et qui avaient remarqué les attentions que lord Steyne prodiguait à Becky, elles bouillaient de rage et de dépit.
Rawdon Crawley n'était pas autrement satisfait de tous ces triomphes, et il éprouvait un sentiment pénible à reconnaître à sa femme tant de supériorité sur lui.
Quand l'heure du départ fut venue, tous les jeunes gens firent cortége à Becky jusqu'à sa voiture. Le nom de mistress Rawdon, répété à travers les flots de la foule qui stationnait aux abords de l'hôtel, parvint jusqu'à son cocher, qui ne tarda pas à arriver au trot dans la cour splendidement éclairée, et s'arrêta au pied du perron. Rawdon fit monter sa femme en voiture; il aima mieux, quant à lui, s'en aller à pied avec M. Wenham, qui lui avait offert un cigare.
Après avoir pris du feu à l'un des gamins qui se pressaient à la porte de l'hôtel, Rawdon partit au bras de son ami Wenham. Deux personnes se détachèrent alors de la foule, et suivirent à distance les deux promeneurs. Au bout d'une cinquantaine de pas, l'un de ces hommes, s'approchant de Rawdon, lui frappa sur l'épaula et lui dit: