L'audacieux sang-froid de Rebecca laissa Raggles et ses compagnons tout surpris et comme pétrifiés, et ils se regardèrent les uns les autres sans plus savoir où ils en étaient. Pendant ce temps, Rebecca étant remontée dans sa chambre, s'habillait elle-même sans avoir le moins du monde besoin de l'assistance de sa femme de chambre. Elle se rendit ensuite dans la chambre de Rawdon, y trouva les paquets tout faits avec l'ordre, au crayon, de les livrer lorsqu'on viendrait pour les prendre. Elle se dirigea de là dans la mansarde de la femme de chambre: le pillage était complet et les tiroirs parfaitement vides. Elle se ressouvint alors des bijoux restés sur le parquet, et ne douta plus un instant que cette femme ne les eût emportés dans sa fuite.
«Mon Dieu, s'écria-t-elle alors, fut-il jamais malheur pareil au mien? Tout perdre, lorsqu'on est à la veille de tout gagner! Tout espoir est-il donc évanoui pour moi sans retour? Non, non! j'entrevois encore une dernière chance de salut.»
Après avoir achevé sa toilette, elle sortit seule, mais sans avoir à essuyer les injures qui l'avaient assaillie le matin. Il était alors quatre heures: elle se dirigea à pied à travers les rues de Londres, car elle n'avait pas d'argent pour payer une voiture, et elle ne s'arrêta que devant la porte de sir Pitt Crawley. Avant d'entrer, elle demanda si lady Jane était chez elle, et elle apprit avec satisfaction qu'elle se trouvait alors à l'église. Sir Pitt était renfermé dans son cabinet et avait défendu sa porte. Mais rien ne put l'arrêter: en dépit de l'obstacle que lui opposait le cerbère en livrée, elle s'élança vers le cabinet de sir Pitt, où le baronnet resta pendant quelques secondes, tout surpris de cette apparition soudaine. Il devint tout rouge à sa vue, et fit un mouvement en arrière en lui jetant un regard qui exprimait à la fois la crainte et la répulsion.
«Ah! ne me regardez pas ainsi, Pitt, lui dit-elle; au nom de votre ancienne amitié. Non, je ne suis point coupable; devant Dieu, je ne suis point coupable. Oui, malgré ces apparences qui sont contre moi, malgré ce concours de circonstances qui déposent contre moi, c'est au moment où j'allais voir toutes mes espérances réalisées que tout vient à s'écrouler autour de moi.
—C'est donc vrai, ce que j'ai vu dans le journal, dit sir Pitt, qu'un article du même jour avait grandement surpris.
—Rien de plus vrai. Lord Steyne m'en a donné la première nouvelle vendredi soir, à ce bal de funeste mémoire. Depuis six mois on le remettait toujours de promesses en promesses. M. Martyr, le secrétaire d'État des colonies, lui avait annoncé la veille que la nomination était signée; et sur ces entrefaites est arrivée cette malheureuse arrestation, et puis cette déplorable bataille. Tout mon crime est d'avoir été trop dévouée aux intérêts de Rawdon. Il m'est arrivé plus de cent fois de recevoir lord Steyne tout seul. Quant à cet argent dont Rawdon ignorait l'existence, je ne l'avais mis en réserve que parce que je n'osais point le confier à Rawdon, car vous savez combien il est dissipateur.»
Elle continua sur le même ton à lui débiter une histoire qui témoignait de son art parfait, et qui agita profondément les fibres sensibles de son tendre et cher beau-frère. Voici en quelques mots le résumé de l'histoire qu'elle lui fit: Becky reconnaissait avec la plus touchante franchise et la plus parfaite contrition, que s'étant aperçue des sentiments qu'elle avait inspirés à lord Steyne (et nous disons en passant que cet aveu fit beaucoup rougir sir Pitt), elle avait résolu, tout en sauvegardant sa vertu, de tirer profit, pour elle et sa famille, de la passion naissante du noble pair.
«Ainsi, pour vous je voyais déjà la pairie, dit-elle à son beau-frère dont la rougeur redoubla encore; nous avions même déjà eu avec lord Steyne quelques conversations à ce sujet. Vos talents et l'intérêt que vous porte le noble lord, rendaient plus que probable le succès de mes démarches, lorsque ce coup pénible est venu renverser toutes nos espérances; et, je ne crains pas de l'avouer, mon but principal était de mettre mon bien-aimé à l'abri de toutes poursuites, mon mari, que j'aime en dépit de tous ses soupçons, de ses durs traitements, mon mari que je voulais affranchir de la pauvreté et de la ruine suspendues sur nos têtes. Sachant quels étaient les sentiments de lord Steyne pour moi, continua-t-elle en baissant les yeux, j'avoue que je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour lui plaire, bien entendu dans les limites permises à une honnête femme, afin de me mettre en crédit auprès de lui. Vendredi matin seulement est arrivée la nouvelle de la mort du gouverneur de Coventry-Island, et aussitôt milord s'est empressé de faire donner la place à mon mari. Je lui réservais cette surprise, il en aurait lu la nouvelle dans les journaux de ce matin. Au lieu de cela, au moment même où milord s'offrait généreusement à désintéresser les créanciers de mon mari, Rawdon est rentré à la maison et aveuglé par ses soupçons, il s'est livré contre lord Steyne à toute la violence de son caractère. Mon Dieu! mon Dieu! vous savez ce qui est arrivé. Ah! mon cher Pitt, ayez pitié de moi, c'est vous qui aurez le mérite de me réconcilier avec mon mari.»
Alors Becky, se jetant à genoux, accompagnait ses paroles de larmes et de sanglots, et prenant la main de sir Pitt, la couvrait des baisers les plus passionnés.
Ce fut dans cette situation que lady Jane trouva le baronnet et sa belle-sœur lorsqu'au retour de l'église elle accourut tout droit au cabinet en apprenant que mistress Rawdon y était enfermée avec son mari.